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Exiger la diversité #ForTheWeb

Selon le concept du refroidissement social, l'exploitation de nos données nous conduirait à l'auto-censure de nos comportements en ligne, donc à un appauvrissement généralisé. Et si on devenait moins transparents en 2019 ?

 



Une pression croissante des réseaux sociaux


Alors que les tendances 2019 pour les technologies évoquent l'éthique, le bien-être et l'humanisation des interfaces, force est de constater qu'il devient de plus en plus difficile d'échapper au pouvoir des GAFAM. Leur contrôle direct ou indirect sur des pans de plus en plus larges de notre vie nous inciterait alors à modifier nos comportements.

Le penseur et critique néerlandais Tijmen Schep est à l'origine du concept de refroidissement social. Selon lui, la "limitation de la communication" pourrait conduire au gel de toute une société.

Le refroidissement se passe en trois étapes :
  1. Nos données sont converties en notations
  2. Nous commençons à comprendre que notre "réputation numérique" peut restreindre nos opportunités
  3. Nous changeons de comportement pour avoir de meilleures notes


Bien sûr, le danger vient du système de valeur associé à nos comportements en ligne : n'importe quelle donnée peut être analysée et traduite par rapport à un objectif d'évaluation. Ce ne sont pas seulement les GAFAM, mais aussi nos institutions, nos employeurs, toute structure pouvant avoir autorité sur nous à un moment de notre vie.
Les pressions croissantes causées par l’utilisation des réseaux sociaux ont un impact négatif sur la santé mentale. La tension due à l’utilisation des réseaux sociaux peut engendrer anxiété et dépression.
- extrait de l'article Quoi de neuf en 2019 ? 9 tendances en matière de technologie et d'innovation sur le site ultimatepocket.com

Vers l'ultra-personnalisation


En novembre, lors d'un afterwork à Lyon, j'ai assisté à la présentation d'une start-up dont le produit m'a terrifiée. Skewer Lab développe et commercialise un logiciel qui propose aux internautes des vidéos ultra-personnalisées. 

En fonction de son contexte, de son support de consultation, mais aussi de son historique de navigation et de ses publications sur les réseaux sociaux, le logiciel de Skewer Lab va sélectionner, dans une bibliothèque de contenus vidéo, les plans qu'il estime les plus appropriés pour cet utilisateur.



Chacun préfère consommer ce qui lui plaît individuellement plutôt que ce qui plaît à tous.

Au-delà de la considération des individus comme des "consommateurs", ce qui m'effraie le plus c'est l'impossibilité pour une personne d'accéder à des contenus hors de ses champs d'affinités.

Imaginez ce logiciel déployé à grande échelle : pour les journaux télévisés, par exemple. Comment se construire comme individu, comment se forger un avis, comment prendre conscience d'une diversité d'opinions si l'on ne nous donne pas accès à autre chose que nos propres (p)références ? C'est ce que Raphaël Cosimano appelle l'écho : dans cet article, il parle de consanguinité du web au sujet de Facebook.

On ne sort pas de son pré carré virtuel. [...] On parle à son écho.

Il est intéressant de (re)lire des articles datant des débuts de la personnalisation par Google, comme celui de Jacob Weisberg (2011) dont la conclusion plutôt optimiste rejoint ma défense de l'accès à une information variée via Google Home. Jacob Weisberg argumente en faveur de la personnalisation et donne l'exemple des chaînes de télévision publiques comme des modèles de consensus. Certes, mais de là à perdre toute production de contenu non ciblée ?

D'ailleurs, la personnalisation des contenus est toute relative quand on repense au refroidissement social : tournures de phrases identiques, formats photos et vidéos standardisés, emojis privilégiés, prédictions de réponses... Le web se charpente autour de nos interactions pour nous enfermer dans une sphère de pensée uniforme.

L'uniformisation des formats

Hashtags (mots-dièses), publications promotionnelles, podcasts, Youtubers, vidéos verticales... Face à la multiplicité des plateformes, les contenus s'agencent dans des formats nouveaux, inaugurés par certains puis copiés et recopiés par d'autres. Prenons pour exemple la vidéo formatée par Brut.

Nouveau média d'information.
100% vidéo, 100% digital.
Sur tous les réseaux sociaux.
Société / Politique / Médias

Courtes (moins de 3 minutes), carrées, rythmées, surtitrées, ces vidéos se propagent très rapidement sur les réseaux sociaux. Voici un exemple pris au hasard si vous n'avez jamais vu ce genre de vidéo :


Ce format s'est imposé comme une alternative au texte seul ou à l'article illustré. Les avantages sont nombreux : peu d'effort de lecture, l'accès à du contenu animé sans besoin d'audio, des sujets simples.

A la charnière 2016-2017 [...] les agences ont été bombardées de demandes et autres briefs pour de la production de vidéos “à la Brut”.

C'est alors qu'arrive Automagical, un outil pour transformer n'importe quel article en vidéo "à la Brut", afin de :

[répondre] aux tendances actuelles des vidéos sur les réseaux sociaux très rapidement. [sic]



Heureusement, face à cet odieux refroidissement social, une poignée d'irréductibles cyniques perdurent encore et toujours. Saluons les fondateurs de Gneu. nouveau média de désinformation.




Dans cette interview donnée au magazine Neon, les fondateurs de Gneu. pointent du doigt l'affadissement des contenus journalistiques au profit d'une seule valeur de divertissement.

Gneu. doit devenir un exemple pour tous les étudiants en école de journalisme : « jetez vos stylos, vos dictaphones, mettez-vous au montage vidéo et au logiciel After Effects ! ». Les Edwy Plenel, les Florence Aubenas, tout ça c’est bien, mais c’est fini.  

On le sait : si nous voulons de l'information de qualité, nous devons nous tourner vers des mensuels critiques comme Le Monde Diplomatique ou des pure players indépendants comme Les Jours qui, eux aussi, révolutionnent les formats. Ou même des podcasts comme vlan qui ont le mérite d'aborder des sujets actuels et sensibles dans un temps limité d'une demi-heure environ.




Comment trouver de nouveaux contenus, de nouvelles plateformes ? 

Les voyages sont l'une des solutions : en modifiant la localisation de son Smartphone, on reçoit tout à coup des contenus sponsorisés exotiques.




Plus sérieusement, changer de contexte (lors d'un voyage, oui, mais aussi pour toute découverte d'un groupe dont on ignorait l'existence), cela permet aussi de prendre du recul sur sa propre codification, ses propres références culturelles, ses propres outils de partage. J'en avais fait l'expérience au Brésil, avant que la vague Whatsapp n'engloutisse la France.

Diversifier ses sources... et ses critères


L'une des pistes pour accéder à de nouveaux contenus consiste à faire ses recherches web à partir de différents moteurs. Oubliez Google, sauf si vous voulez trouver des photos LinkedIn de quelqu'un ! (elles sont très bien référencées)

Pourquoi abandonner Google, alors que les experts SEO (Search Engine Optimization - optimisation pour les moteurs de recherche) du monde entier tentent de décrypter l'algorithme qui fera remonter leur site web en premier sur la liste ? Justement parce que l'imposition d'une seule règle pour tous conduit à l'uniformisation des contenus à travers un ensemble de stratégies rédactionnelles et structurelles.

https://www.axenet.fr/infographie-seo/


Nous voulons accéder à des contenus qui ne sont pas formatés par les GAFAM. Bien sûr Qwant (le moteur de recherche français) est une bonne option, qui s'améliore de jour en jour. Pour des recherches plus transverses, pensez à Searx, un métamoteur libre.





J'ai découvert récemment la plateforme Isidore, un moteur de recherche en sciences humaines et sociales qui facilite considérablement l'accès aux articles et publications scientifiques comme Persée, Cairn, etc.



Nous ne sommes pas obligés de choisir un seul moteur de recherche et de lui confier toutes nos requêtes ! Au quotidien j'utilise beaucoup Duck Duck Go mais j'essaie d'alterner avec les moteurs cités ci-dessus pour varier les résultats, y compris pour les recherches d'images.

Dans la série plateforme, continuons avec PeerTube (ou FramaTube) la plateforme vidéo développée par Framasoft. Le fonctionnement de PeerTube repose sur le principe du pair-à-pair (P2P) c'est-à-dire la structuration du réseau en de multiples instances en lieu et place d'une centralisation des contenus sur un seul serveur général.





PeerTube est-il comparable avec YouTube ?
Les menaces sur la vie privée sur YouTube sont différentes de celles de PeerTube. Dans le cas de YouTube, la plate-forme recueille une énorme quantité de vos informations personnelles (pas seulement votre adresse IP) pour les analyser et vous traquer. De plus, YouTube est la propriété de Google / Alphabet, une société qui vous suit sur de nombreux sites Web (via AdSense ou Google Analytics).
- extrait de la page A propos de PeerTube




Avant d'installer votre propre instance PeerTube, vous pouvez aussi consulter des vidéos YouTube qui ont moins d'une dizaine de vues : sur Astronaut ou PetitTube par exemple.

Today, you are an Astronaut. [...] These videos come from YouTube. They were uploaded in the last week and have titles like DSC 1234 and IMG 4321. They have almost zero previous views. They are unnamed, unedited, and unseen (by anyone but you).

Ces vidéos ne vous seront jamais suggérées par YouTube car elles n'existent pas dans son système de recommandation basé sur les interactions et la popularité. C'est assez fascinant d'accéder à des vidéos postées par des internautes partout dans le monde, sans connaître leurs intentions ou leurs destinataires : le spectacle de l'école a-t-il été mis en ligne pour une famille éloignée ? La visite d'un chantier se situe-t-elle dans un cadre professionnel ? Chacune de ces vidéos montre "merveilleusement bien la banalité de la vie". Attention, vous pourriez bien rester des heures perdus dans l'espace (ou les limbes) de cette exploration infinie.

Diffuser ses propres références culturelles


Nous avons la responsabilité de diversifier nos messages de tous les jours, et pour nous garantir de ne pas sombrer dans l'appauvrissement, nous avons besoin de garde-fous. Le (ro)bot Twitter Last Used Emoji relaie, comme son nom l'indique, l'emoji qui a été le moins utilisé ces derniers temps.

Son alerte de novembre sur le tramaway aérien a déclenché des réactions hilarantes, notamment la naissance d'un nouveau bot : Aerial Tramway Health.



Au-delà de la blague, les emojis sont un réel vecteur culturel : la représentation d'une partie de la population plutôt qu'une autre laisse transparaître les enjeux de pouvoir dans nos sociétés occidentales. En conséquence, l'absence de certains emojis demande à être comblée.

Depuis le début d'année 2018, O'Plérou Grebet publie chaque jour sur son compte Instagram un nouvel emoji représentatif de la culture ivoirienne. Nourriture, objets du quotidien, danses, traditions, vêtements, faune et flore... O'Plérou Grebet passe en revue tous les éléments constitutifs de sa culture dans ce projet intitulé "zouzoukwa".





Nous pouvons d'ores et déjà utiliser ces emojis dans nos conversations WhatsApp : l'application Zouzoukwa est disponible (sur Android) pour télécharger des séries thématiques de stickers.

O'Plérou Grebet va-t-il poursuivre sa série en 2019 ? D'autres graphistes et artistes vont-ils lui succéder pour représenter les cultures de leur propre pays ?

Et vous, avez-vous connaissance de projets, de concepteurs, de plateformes qui vous inspirent, vous ravissent et qui font du web un espace réellement créatif ? Les commentaires sont ouverts pour tout partage  ! 🚡🚡🚡

Combattre #ForTheWeb


Depuis plusieurs semaines, Tim Berners-Lee nous engage vers un web libre et ouvert avec la campagne #ForTheWeb : pour notre vie privée, notre démocratie et notre santé mentale. Parmi le contrat en cours de rédaction, on retrouve deux principes fondamentaux qui visent à freiner la peur d'être contrôlé :

  • pour les entreprises - Respect consumers’ privacy and personal data so people are in control of their lives online.
  • pour les citoyens - Be creators and collaborators on the web so the web has rich and relevant content for everyone. 


Autrement dit, comme tout problème complexe, la solution est partagée entre plusieurs acteurs, y compris nous-mêmes en tant qu'utilisateurs du web. Notre rôle ne devrait pas se cantonner à la consultation d'informations, mais bien à la création de contenus de valeur. Et si vous ne savez pas par où commencer, pourquoi ne pas jeter un œil sur les événements organisés, comme les éditathons ?

 

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