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Proxémie, selfie, la distance intime

Nous vivons chaque jour des centaines d'interactions voulues ou subies : collègues de travail, cercle familial, passants dans la rue, coude-à-coude dans les transports... A chaque contact, on s'approche jusqu'à la limite de l'espace alloué par l'autre : c'est la proxémie. Certains dispositifs, comme le selfie, introduisent de nouvelles règles dans ce comportement social.


L'espace en tant que produit culturel

La proxémie est une notion théorisée par Edward T. Hall ; elle varie selon les cultures et les situations. 
Par exemple, on admettra volontiers un rapprochement physique dans un ascenseur. On intègre comme trait culturel un contact physique plus fréquent dans les pays latins. On n'autorise pas un inconnu à s'approcher trop près de soi, par exemple dans un centre commercial.

Edward T. Hall a identifié quatre types de distances :
  • la distance publique (dans un parc par exemple)
  • la distance sociale (avec son collègue de travail)
  • la distance personnelle (avec un ami)
  • la distance intime
Lors d'une performance dans la ville, organisée par l'IESA et la galerie Tator, l'artiste Mathieu Tremblin avait matérialisé ces distances par des cercles au sol :




Des espaces virtuels limités

Comme l'écrit Guillaume Zeboute dans "La proxémie ou l'espace de communication et de vivre ensemble" :
La distance intime ou de clôture peut se créer dans des espaces virtuels limités par un espace géographique : c'est le cas du selfie [...] dans un espace clos limité par la taille de mon bras.
Le selfie (ou ego-portrait) n'est donc possible que dans l'espace personnel (la taille de mon bras tendu) ; c'est la création, l'affirmation, la délimitation d'un espace personnel dans l'espace public.

On perçoit bien la volonté d'appropriation d'un espace. Avec le selfie, c'est comme si un espace ou un événement nous appartenait. 
D'ailleurs, certaines tendances comme le CV selfie, questionnent bien cette pratique : intrusive ou rassurante ?


Le selfie est l'exact opposé du photocall ou photobooth : dispositif qui consiste à prendre en photo des invités lors d'un événement (mariage, inauguration, soirée...) avec des accessoires et devant un fond (décor). Dans cette situation, c'est le dispositif qui contraint et contrôle l'image finale, ce qui suppose une acceptation du système par les personnes photographiées.

Mais qu'en est-il des selfies de groupe, où une seule personne appuie sur le bouton ?

Le groupe primaire

En tant que formatrice, la notion de proxémie est un phare qui oriente mes interactions professionnelles : je le traduirais comme la distance idéale et réciproque entre deux personnes qui, sans freiner un possible rapprochement, n'en est pas pour autant intrusif. 

Cette distance se trouve à force de tâtonnements et de signaux à interpréter. Il ne s'agit pas uniquement d'éléments physiques (gestes, regards, expressions du visage) mais aussi d'indications de langage (accord sur une idée, défense d'une opinion, acquiescement, contradiction).

Il est étonnant d'apprendre qu'un groupe d'adultes en formation est considéré, dans la dynamique de groupe, comme un groupe primaire ou groupe restreint. Il entre dans la même catégorie que la famille, la classe scolaire ou l'équipe sportive : tous ces groupes ont la particularité de partager une émotion forte et variable. Pour indication, l'entreprise est considérée comme un groupe secondaire, aux relations plus froides, impersonnelles, tandis que l'association est considérée comme un groupement dont les membres partagent un intérêt commun.

Lorsqu'un groupe se rassemble pour partager un selfie, il se reconnaît lui-même comme un groupe primaire. Il reconnaît également la légitimité d'un leader (celui qui prend la photo).


Plus qu'une affirmation de soi, le selfie de groupe serait plutôt une manière de sceller un accord de proximité avec l'autre, de se conforter dans son ambition commune, en somme d'être social.

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L'intégralité du texte est à lire sur Wikisource.

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