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Mesures et unité

Comment mesurons-nous le temps ?

Au Népal, le plat traditionnel (dal bhat) se mange tous les jours, à 11h et à 17h. Il en devient une unité de mesure qui remplace heures et kilomètres : pour situer un lieu à une journée de marche, on parlera d'une distance de 2 dal bhat.

Voici une liste personnelle et non exhaustive de trois autres marqueurs d'unité.

Marqueur 1 : le dilemme

Dans Reigns, un jeu pour Smartphones, on incarne un monarque confronté à une série de propositions à accepter ou refuser. Nos décisions impactent bien sûr la satisfaction de nos sujets : entre l'Eglise, le peuple, l'armée et le trésor, difficile de maintenir l'équilibre dans le royaume.

Salué par la critique, Reigns exploite une gestuelle simple (swipe gauche ou droit) sur une mécanique narrative à ramifications. La mesure du score se base sur le nombre d'années de règne de chaque monarque : en somme, un dilemme égale une année.





Au terme d'un règne - c'est-à-dire lorsque vos mauvaises décisions ont mené votre peuple à sa perte, à son soulèvement ou à une orgie monumentale, votre vie se déroule sur la ligne de temps de l'écran principal. Plus votre règne est long, plus la ligne de vie sera étendue...

Marqueur 2 : la tâche

Le mapathon est un événement coordonné qui vise à cartographier rapidement une zone de la planète, notamment pour permettre et faciliter des actions humanitaires. Des structures comme CartONG organisent régulièrement des mapathons en s'appuyant sur la communauté Open Street Map et ses outils.

Lors d'un mapathon, le temps est compté : le public mobilisé, bénévole et parfois novice en cartographie, ne dispose que d'une soirée pour aider. Comment mettre à profit cette disponibilité tout en faisant progresser un projet de grande ampleur ? En fragmentant.

On choisit une tâche que l'on souhaite prendre en charge : il s'agit d'une toute petite zone sur la carte, un carré contenant des bâtiments, des routes... ou rien du tout ! Si la zone est trop dense ("la tâche est trop vaste"), il est possible de la diviser à nouveau.






Les organisateurs d'un mapathon sont en mesure de calculer approximativement le nombre de tâches qui seront réalisées lors d'une cartographie de deux heures, au pro rata du nombre de participants. Ce quadrillage permet également d'établir des statistiques et des pourcentages de complétion : comme dans une campagne de crowdfunding, on est parfois tenté d'aller vers des projets qui atteignent bientôt les 100%. La liste des zones à cartographier est accessible à tous, y compris aux débutants.

Cette division du travail se retrouve bien sûr dans de nombreux domaines ; je pense en particulier à l'enseignement et à la formation. On fragmente un ensemble de connaissances et de compétences en programme, en module, en séquence, en séance... jusqu'à l'unité qui nous semble la plus abordable. Ce travail de division cohérente est à la base de la conception pédagogique. Tout comme les tâches de mapathon, certaines unités seront plus denses que d'autres.

Marqueur 3 : l'aplat

Le rapport au temps est d'ores et déjà présent dans le titre de l'exposition de Mathilde Chénin : "Histoires des ensembles, 2002 - 2016". Découvert à la galerie BF15 à Lyon, ce parcours nous conduit de mur en mur, tous recouverts de post-its. Contrairement aux apparences, la déambulation n'est pas du tout libre. Un livret nous indique le début et la fin de chaque ensemble. Sans lui, on ne capte rien au mouvement - ou bien on en invente un autre, qui n'existe pas.



Photo : Guillaume Robert pour la galerie BF15
Photo : la BF15

Sur le blog de l'Ecole Nationale Supérieure d'Arts de Paris - Cergy, intitulé Pratiques Algorithmiques, Mathilde Chénin a écrit en 2011, à propos d'un prototype vidéo : 
Mon intention initiale était de créer, à partir des données même du mouvement, des représentations visuelles simples, qui pourraient tenir lieu de partitions chorégraphiques [...] au sein d'un processus d'écriture chorégraphique cumulative, mettant en jeu des notions de traduction, de conversion et d'interprétation.
Cette version du travail privilégie les données de distance : distance en soi, distance à l'intérieur de soi, distance à l'autre, autant d'espace-temps créant en soi des formes à investir.
C'est bien un algorithme qu'on lit dans "Histoires des ensembles..." : au fil de la lecture, l'interprétation a lieu, la pensée capitalise sur l'agrégation des aplats de couleur, certains mots résonnent davantage que d'autres.

La disposition des post-its sur l'espace blanc du mur rythme le récit de la rencontre avec ses aléas. Cette répartition se fait suivant deux axes : abscisse (x), l'horizontal, la durée et ordonnée (y), le vertical, l'intensité. On ressent bien dans la lecture cette montée en intensité, en densité, lorsque plusieurs blocs de couleur se superposent en vertical : comme une pause longue dans une phrase pleine de sous-entendus, comme un point d'orgue sur un accord de septième.


Plus de temps

Parfois l'intensité gagne tellement en puissance qu'elle fait disparaître la ligne de temps et sa sensation. On parle alors de flow.

Dans la belle exposition Rêver d'un autre monde du CHRD de Lyon, le trajet des migrants était représenté comme un courant, à l'aide de gommettes de couleur symbolisant des dangers, des moyens de transport ou encore des sensations. Le temps se dissout parfois dans une histoire trop dense pour être mesurée.




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