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Pokémon réenchante le monde

20 ans après la création de la franchise, Pokémon lance son jeu sur mobile en réalité augmentée : Pokémon Go. Le principe ? Au lieu de balader votre personnage dans un univers virtuel, vous êtes le personnage à balader dans le monde réel. Des Pokémon se cachent à tous les coins de rue ; votre espace se densifie.



Invitation à sortir

C'est d'abord un monde beau : vert, pastel, plane, on a envie de le parcourir.

Tous mes déplacements par principe figurent dans un coin de mon paysage, sont reportés sur la carte du visible. Tout ce que je vois par principe est à ma portée, au moins à la portée de mon regard, relevé sur la carte du "je peux". Chacun des deux cartes est complète. Le monde visible et celui de mes projets moteurs sont des parties totales du même Etre.
Merleau-Ponty, L'Oeil et l'Esprit




C'est ensuite un monde jalonné, donc rassurant : de nombreux points parsèment les routes et intersections comme autant de promesses. Ces points - appelés PokéStops dans le jeu - sont des éléments de la vie réelle : une boutique, un point d'intérêt touristique, une oeuvre de street art, un théâtre... 

Ces haltes ont deux mérites : 
  • dans le jeu, elles nous délivrent des objets utiles,
  • dans la vie, elles nous invitent à découvrir des endroits inexplorés.
courrier d'invitation de la Ville de Lyon
le même jardin en PokéStop

Alors oui, ces arrêts n'ont rien à voir avec le jeu et ne nous aident pas davantage à attraper des Pokémon. D'ailleurs :


Mais de là à dire que le jeu ne crée pas de lien...


C'est simplement une nouvelle lecture du monde, composée d'un agrégat d'informations issues de Google Maps (les cartes du jeu, les points d'intérêt) et de créatures virtuelles imaginaires. A cela vient se rajouter la dimension sociale.

Bataille des quartiers

A différents endroits de la carte se trouvent des Arènes : on en prend possession au nom d'une équipe (parmi trois couleurs) et on la défend en y postant des Pokémon sentinelles.




Ces lieux, supposés être représentatifs d'un quartier, sont parfois improbables : ci-dessus j'ai posté ma chauve-souris - ou Nosferalto - à l'endroit d'une fresque de street art, qui se trouve à deux pas de la grande horloge de Vaise.

Les Arènes sont en quelque sorte une variante du totem de quartier, à la différence près qu'elles peuvent être perdues et reconquises. 

En 2014, Adidas lance Boost Battle Run - rebaptisé plus tard Boost Energy League - un grand défi de running à l'intention des coureurs de 10 quartiers parisiens. 


Le principe est emprunté au palio italien : 
un concours entre quartiers d'une cité ou entre entités territoriales voisines, en général disputé avec des chevaux ou autres animaux.
Le plus célèbre, le palio de Sienne, fait courir 17 cavaliers issus des 17 quartiers de la ville, chacun représenté par un blason.

Les blasons du palio de Sienne

Adidas avait aussi mis l'accent sur la beauté des blasons représentant chaque quartier parisien : c'est un célèbre illustrateur, graffeur et tatoueur - Franck Pellegrino - qui les a réalisés.

A ces blasons, j'ai choisi d'intégrer des animaux, tous symboles de force (aussi bien physique que mentale), de performance et de vitesse.
Les blasons d'Adidas Boost Battle Run
Le blason du quartier Odéon

Dans Pokémon Go, l'équipe se choisit. Chacune des trois couleurs fait référence à un état d'esprit, un style, une qualité et surtout un oiseau légendaire de l'univers.



Lors de mes promenades, tout un univers de blasons me saute soudain aux yeux.



Un poème court

Monstre
il montre son cul rond
Le potiron
Natsume Sôseki, dans Haiku, Anthologie du poème court japonais

Dans Pokémon, les créatures que l'on attrape sont toujours décrites comme "des monstres", c'est-à-dire :
un individu ou une créature dont l'apparence, voire le comportement, surprend par son écart avec les normes d'une société. 



On pourrait s'amuser à comparer la liste de Pokémon (toutes générations confondues) à celle des collections classées par thème. Si le joueur est un collectionneur, c'est aussi un savant qui connaît une langue spéciale : le Pokédex tire son nom de l'index, c'est-à-dire une table alphabétique spécifique à un dialecte ou un auteur.

Langage scientifique des espèces de Pokémon ; langage visuel des blasons et des forces... Se rapprocherait-on du symbolisme ? Les mouvements dits de réenchantement du monde s'appuient sur un regard qui allie mythe et raison, pour :
explorer le monde imaginal, cette réalité invisible qui est comme la racine céleste des choses visibles. En ces espaces inconnus fleurissent les mythes ; les légendes ; les sources d'inspiration des créateurs, des inventeurs et des mystiques ; les esprits des plantes ; les ondines et l'âme du Monde. 
Article mis en avant sur le site http://reenchanterlemonde.com/ 

Si l'on trouve véritablement dans cette exploration du monde une joie et une transformation, on comprend mieux les statistiques de démarrage du jeu :


Ce qui nous fait marcher, au final, ce n'est pas tant une franchise, une volonté de conquête, un souvenir d'enfance. C'est plutôt l'envie de renouveler son regard.


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