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Le refuge de demain sera low tech

Contribuer à la réflexion sur l’avenir des refuges : c'était l'enjeu du Refuge Remix, un sprint créatif qui s'est déroulé en montagne, sans aucune connexion internet ou téléphonique. Alors, quel impact du low-tech sur les prototypes ?




Organisé par l’équipe RefLab, Refuge Remix s'est déroulé du 5 au 7 juin 2019 au refuge de l'Alpe de Villar d'Arène, au pays de la Meije.

Cet événement participatif s'inscrit dans le cadre du programme de recherche Refuges Sentinelles qui prend le refuge comme :
lieu de mesure, d’observation, de travail et d’échanges entre sciences de la nature et de la société, en prenant en compte à la fois les processus géophysiques, climatiques et biologiques et les pratiques touristiques et sportives.




Sur le modèle d'Ardèche Mix Camp et de Museomix, Refuge Remix s'appuie sur une méthodologie déployée sur trois jours pour amener des équipes pluridisciplinaires à l'émergence d'une idée et à sa réalisation sous forme de scénario d'usage et de prototype fonctionnel.

Il s’agit d’expérimenter un format d’atelier créatif « frugal & low-tech », avec un travail de mise en œuvre inventive de matériaux légers, à l’impact environnemental minimal, et facilement transportables à pied. 

J'ai été associée à Refuge Remix pour l'accompagnement amont de l'équipe organisatrice et l'animation des trois jours. Dans ce cadre, j'ai également écrit le déroulé, en tenant compte des différentes contraintes :
  • un seul lieu pour tous les aspects de l'événement : le refuge de l'Alpe de Villar d'Arène devait tenir lieu simultanément de terrain de jeu, de restitution, d'hébergement, de cantine, de lieu de vie et d'espace de travail - heureusement, la météo était de notre côté et les espaces extérieurs ont pu être agréablement investis
  • un accès à pied uniquement, par les sentiers au départ du col du Lautaret et du parking de la Gravière (1h15 à 1h30 de marche), autrement dit tous les outils et matériaux nécessaires au Refuge Remix ont été montés - et redescendus - à dos d'homme 
  • aucune connexion aux réseaux internet et téléphone
  • un accès très restreint à l'électricité (fournie par énergie solaire)
  • des profils de participants très favorables à la frugalité (le refuge était majoritairement perçu comme un lieu de déconnexion ; l'hypothèse d'un refuge ultra connecté n'a pas été soumis aux participants parmi d'autres scénarios de prospective) 





Ces conditions de travail ont quelque peu chahuté mes réflexes d'organisation de sprint créatif. Aucune recherche de partenaire tech n'a été nécessaire (malgré l'utilisation d'appareils connectés dans les recherches en montagne, par exemple au jardin alpin du Lautaret où nous avons lancé l’événement le premier jour). Bien sûr, aucun renforcement du réseau n'a été envisagé. La techshop (guichet numérique et électronique) a été remplacée par une ressourcerie et un accompagnement du Low Tech Lab. Enfin, le profil de développeur a laissé sa place dans les équipes aux experts des milieux isolés (des gardiens de refuge en grande majorité).

Au niveau de la visibilité de l'événement, il était impossible de communiquer à l'extérieur durant les trois jours, à moins de s'acquitter d'une marche d'une heure environ. Résultat : la communication a été assurée par les personnes qui étaient déjà redescendues en plaine ! On note aussi l'invention du hashtag #directdifféré, utilisé par l'équipe d'orga pour faire vivre le Refuge Remix... une semaine après l'événement.



 


Ces images d'après-coup résonnent en écho avec celles que nous avions pu partager via de courtes vidéos teasing, dans des conditions météo tout à fait différentes (!), à l'occasion d'une sortie de préparation amont.




Refuge Remix apparaît alors comme une sorte d'événement fantomatique, une prédiction de ce qui aura lieu, un retour sur ce qui s'est passé, sans aucune promesse de simultanéité. Tout comme le refuge, l'événement s'atteint après un temps d'approche.

Quant à la documentation des prototypes (habituellement mise en ligne le troisième jour), elle est réalisée par chaque équipe sur carnet papier, dans l'attente d'une retranscription numérique.




Pendant l'événement, nous n'avions aucune vue sur le public qui viendrait à la restitution, ni aucun moyen de réaliser une veille sur des dispositifs existants. Nos seuls recours étaient les forces en présence, comme l'exige la loi de la montagne. L'un des travers de cet isolement a été la démobilisation générale des participants après le crash test du troisième jour... Sans espoir de public ni enjeux de communication ou de documentation, beaucoup sont redescendus avant la fin de l'événement. Cela n'a pas entaché la bonne ambiance générale du Refuge Remix, particulièrement réjouissante et saluée par tous.

D'ailleurs, le groupe WhatsApp mis en place quelques jours avant le démarrage dans le but d'attiser la motivation des participants n'a été véritablement exploité qu'après-coup, pour des partages de coordonnées, d'albums photos et de remerciements.


    Et les prototypes ?

    Six équipes ont réalisé chacune un prototype basé sur les scénarios possibles du refuge de demain.

    Parmi les projets, L'abri a remporté une franche adhésion. Il consistait justement à valoriser la frugalité, par le biais d'un refuge destiné à un petit groupe et contenant simplement... une boîte. Dans cette boîte se trouve un éventail de dispositifs low tech utiles en contexte de montagne : de la marmite norvégienne pour la cuisson des aliments à la lampe à gravité pour un éclairage raisonné et sans aucune alimentation énergétique. Un manuel d'utilisation, papier, sert de porte d'entrée à l'appropriation de ces outils et techniques.





    Au sein de toutes les équipes, le profil d'illustrateur est fortement mis à contribution. Sans outil de dessin numérique ni découpe vinyle, on a recours à l'aquarelle et aux pastels pour produire des images, des cartes postales, des tutoriels, de la signalétique.



    Sans solution facile d'interface tactile ou de borne interactive, la médiation se complique. Les équipes pataugent un peu entre une médiation humaine (directe) ou une médiation écrite (indirecte). Dans un cas comme dans l'autre, le besoin d'accompagnement est très fort, pratiquement irréaliste pour la pérennisation. Comme les gardiens, Sabine et André, ont souhaité conserver tous les prototypes pour la saison estivale, je serais curieuse de savoir s'ils ont réussi à en faire la transmission auprès du public.




    De manière générale, les participants expriment un refus catégorique de tout outil numérique. Le dispositif le plus technologique consistait en un enregistreur audio caché dans une tige de bambou. Mes suggestions de montre connectée GPS sont rejetées en bloc. Pourtant, dans l'organisation, nous utilisons des appareils photo, des enregistreurs numériques et même un drone pour garder trace de l'événement. Au final, quelques figures (non numériques) font résurgence, comme la boîte aux lettres ou le land art.



    Quelle innovation réelle ?

    Le low-tech ou basse technologie est un ensemble de techniques simples, pratiques, économiques et populaires. [...] Ce sont des solutions techniques qui cherchent à être simples, bien pensées, bien dimensionnées et réparables.

    - extrait de la définition Wikipédia
    Dans un sprint créatif, il peut paraître vain et superflu d'utiliser des matériaux pour la réalisation de prototypes qui seront démontés quelques heures plus tard. Depuis plusieurs années, nous sommes vigilants et proposons aux équipes des solutions issues de l'esprit low tech : par exemple fabriquer une maquette en polystyrène issu d'une recyclerie plutôt qu'utiliser ciment et grillage, un combo très néfaste pour l'environnement.

    Lors de Refuge Remix, les équipes ont dû réaliser leurs idées à partir des matériaux disponibles ou des ressources trouvées dans la nature.





    Ainsi, la cueillette d'une équipe a permis de construire un immense nid, ou plutôt un amplificateur sensoriel. Au bureau d'écriture créative, j'ai noté l'usage ingénieux du bambou pour réaliser un porte-plumes. Enfin, un nouveau métier créatif est né dans la figure de l'artiste serre flex.







    Incontestablement, tous les participants ont donc joué le jeu du low tech dans leurs réalisations. Mais qu'en est-il de l'innovation réelle ?

    Il me semble important de faire la part des choses entre :
    • les conditions de travail des équipes
    • le low tech comme objectif de réalisation
    En effet, les conditions de travail en low tech sont intéressantes pour développer une preuve de concept très rapidement et sur un temps court. Deux journées auraient suffi à la fabrication des prototypes, car les moyens de fabrication limités et l'absence de travail sur ordinateur (pour des productions graphiques ou informatiques) ont contraint les équipes à aller droit au but, sans beaucoup de perspectives d'itération.

    A partir de là, il serait intéressant de concevoir une deuxième phase de fabrication, dans un autre lieu et avec d'autres ressources, afin de pousser les idées plus loin et dans des réalisations plus abouties :
    • passer du grillage à poules à la modélisation 3D pour la maquette qui projette sur le territoire de nouveaux modes d'interaction entre habitants et touristes
    • réaliser l'abri frugal à l'échelle 1 
    • consolider l'idée d'un parcours pédagogiques sur le thème de l'eau avec des maquettes miniaturisées qui s'intègrent dans la vie du refuge
    Pour ces trois projets cités en exemple, des outils et technologiques de haute précision seraient bénéfiques, sans remettre en cause leur intérêt initial.






    En avançant invariablement l'argument du refuge qui déconnecte, ne nous coupons-nous pas d'un certain nombre de tendances actuelles qui seraient enrichissantes pour penser l'évolution des pratiques en montagne ?

    Au final, la seule invention véritablement low tech, de mon point de vue, aura été le remplacement des badges plastifiés par des tronçons de bois peints. Pour le reste, il s'agissait surtout de faire avec les moyens du bord, et cela a parfaitement fonctionné. En somme, Refuge Remix a été low tech ; les prototypes, quant à eux, bénéficieraient sûrement d'un temps de conception supplémentaire pour être véritablement "bien pensés et bien dimensionnés".




    Pour terminer, je repense à une discussion avec Sabine la gardienne. Suite à la venue au refuge de trois lycéennes, elle envisage d'organiser des séjours pour les ados qui préparent le bac. Le refuge aurait alors l'avantage d'être un cadre rassurant, structurant et, pour le coup, déconnecté - ce qui faciliterait la concentration indispensable aux révisions. Une vraie innovation d'usage qui préfigure le refuge de demain comme un espace de ressourcement privilégié et ouvert sur le monde.




    Refuge Remix, une aventure à suivre ? Merci à tous les participants qui nous ont fait confiance, à Boris Beaulant pour le partage de ses photos et à l'équipe d'organisation, tout simplement fabuleuse.

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