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Nous, les êtres lieux

Si les lieux entretiennent des liens secrets (et sacrés) avec leurs visiteurs, que penser des expositions numériques immersives qui nous déconnectent de notre milieu... et des autres ?  

« L'horizon de Khéops » vu par Craiyon

 

Jusqu'au 1er octobre, la Maison de la culture du Japon à Paris rend hommage (à sa manière) à Marguerite Duras en consacrant une exposition aux « Êtres Lieux ». Quatre artistes nous donnent à voir des lieux « qu'ils travaillent et qui les travaillent » dans leur dimension spatiale et temporelle.

Lorsqu’ils ne sont pas limités à un décor ou perçus à distance comme un paysage, que nous font les lieux, et à l’inverse, que leur faisons-nous ?

L'approche de Tazuko Masuyama m'a particulièrement impressionnée, qui photographia pendant plus de 20 ans la lente disparition de son village sous la construction d'un barrage. A travers son objectif, Tazuko Masuyama capture les moments de vie des habitants, tout autant que les changements de saison ou le regard que « son ami » l'arbre pose sur elle au bord de la rivière. 

 


La relation fusionnelle que la photographe entretient avec son milieu - au sens géographique du terme - transparaît dans l'exposition : aux murs sont accrochés des photocopies de ses albums, eux-mêmes exposés sous vitrine dans la pièce. Nous sommes submergés par ce village comme il l'a lui-même été par les eaux du barrage ; l'impression de perte est immense. La répétition des images apporte à ce lieu une épaisseur, une consistance particulière. 

Quel contraste avec « L'horizon de Khéops » ! Exposée à l'Institut du Monde Arabe et conçue par la société Emissive, cette expédition immersive nous emmène explorer la pyramide de Khéops à travers l'espace et le temps (!) dans une narration interactive de 45 minutes que la journaliste Julia Luczak-Rougeaux a très bien décrit dans cet article.


 

Harnaché du matériel de réalité virtuelle, le public est lancé dans la narration au compte-goutte : on privilégie la visite par cercle social restreint, famille ou amis, (presque) comme au temps du Covid-19. N'étant pas accompagnée ce jour-là, on m'envoie seule dans les entrailles de la pyramide : j'aurais donc pendant toute la durée de l'expérience un décalage de quelques minutes avec les personnes parties avant/devant moi et celles parties après/derrière moi. 

 

Bienvenue à Gizeh

Selfie
 

En effet, malgré l'assurance d'une « totale liberté de mouvements », la visite est calibrée dans le temps et l'espace. Les séquences narratives s'enchaînent à un rythme régulier : à la fin de chaque chapitre, on m'invite sans transition à me déplacer - quelques pas suffisent - pour laisser la place aux suivants. Une zone bleue au sol (virtuel) m'indique précisément où je dois me rendre. Conséquence : les silhouettes des autres visiteurs qui m'entourent me donnent une indication fiable sur la direction que je vais suivre dans un futur très proche. A l'inverse, je reconnais dans certains déplacements de groupe mes propres réactions, avec quelques minutes de retard. 

 

Visuels de présentation (crédits : Emissive)

 

Il arrive très fréquemment que le mouvement du public vienne involontairement interférer avec l'émotion portée par la narration : face au tombeau du roi Kheops, une personne traverse soudain l'espace sacré, brisant ce moment de recueillement.  

 

Le perturbateur, vu par Craiyon


Cet aspect (non-)social et asynchrone m'a profondément perturbée. J'avais imaginé une expérience immersive collective, où nous allions découvrir ensemble les secrets de Gizeh. Au lieu de cela, je me retrouve seule, à essayer en vain d'esquiver ces formes humaines bleues qui foncent sur moi, me frôlent, me percutent parfois, car la perception des distances à travers le casque de VR est légèrement optimiste par rapport à la réalité - les gens semblent plus loin qu'ils ne le sont réellement. 

En même temps que le contenu virtuel (très réussi) me fait parcourir un lieu mythique en Égypte, je ressens ma présence dans un endroit vide à Paris, qui résonne un peu sous les éclats de voix. Le contraste entre l'environnement immersif et mon milieu tangible est brutal.

 

Courage, fuyons ! - me souffle Craiyon

 

Un autre lieu me plongera dans une perplexité plus grande encore : l'Atelier des Lumières à Paris. Dans cet endroit pourtant chargé d'histoire (une ancienne fonderie), l'espace est recouvert d'une épaisse projection vidéo sous laquelle on devine les formes industrielles, les boulons, le mobilier brut, et englouti sous une nappe sonore où David Bowie succède aux chœurs géorgiens dans la playlist. Le principe : projeter en format XXL des morceaux de tableaux de peintres célèbres, s'immerger dans leur univers. 

 

Capture d'écran du site web officiel

 

Comme à l'Institut du Monde Arabe, on s'inscrit pour un horaire qui se révèle être une simple gestion du flux continu, et pas un rendez-vous. Munie de mon ticket acheté en ligne, je pénètre dans la salle « d'exposition immersive » : d'abord assommée par l'exubérance (du mouvement partout, tout le temps), je distingue peu à peu les autres visiteurs, assis ou debout, devenus comme moi supports de projection. 

 

Crédits image : Namasaya (lien)
 

Je fais le tour de la salle pour découvrir les contenus textuels (des panneaux biographiques cachés derrière une cloison tout en haut de l'escalier) ou historiques (les tableaux originaux des peintres, projetés dans un espace circulaire délaissé par absolument tout le monde). Il n'y a pas de place ici pour la pensée, tout est fait pour se laisser submerger par l'émotion, l'admiration, l'extase. 

En parcourant les espaces, en suivant les enfants qui jouent, dansent, tournent sur eux-mêmes, j'essaie de comprendre comment le dispositif de projection est conçu. Il emprunte quelque chose aux fractales ; peu importe où l'on se trouve dans la salle, on verra toujours tout. Ici comme à Gizeh, le point de vue ne diffère pas, tout le monde vivra plus ou moins la même expérience. Une vraie plus-value quand on songe à l'expérience dégradée d'une foule massée devant la Joconde ? 

 

Foule photographiant la Joconde (2009) - source

L'Atelier des Lumières vu par Namasaya (lien)
 

Cette homogénéisation de l'expérience m'évoque ces environnements virtuels comme Spatial qu'on a l'impression d'avoir déjà visité une fois ou mille fois, et dont seuls les contenus NFT plaqués au mur varient d'une venue à l'autre. Pourquoi même perdre du temps à personnaliser l'architecture de sa galerie ? On vient voir l'exposition uniquement, ce lieu ne représente rien d'autre qu'un moyen de circulation pour son avatar, d'un objet commercial à l'autre. 

 


 

Quel contraste (bis) avec un bâtiment emblématique comme le musée Guimet, ancien muséum d'histoire naturelle, qui figure dans la liste des lieux de la biennale d'art contemporain de Lyon ! 

Les périodes de prospérité et de déclin de ce musée et de son bâtiment abandonné incarnent des cycles de fragilité et de résistance [...]

C'en est même trop pour le visiteur ; la puissance du lieu prend le dessus sur les œuvres présentées. On s'étonne des hiéroglyphes laissés en plan derrière les néons, on déplore les vitrines dégarnies sans s'émouvoir des nouvelles installations, on peine à distinguer le vrai du faux décati. 

 


 

Et puis... sous les colonnes d'une rotonde, une installation vidéo. Tout s'aligne d'un coup : le regard de l'artiste, le nôtre, celui des personnes qui nous entourent, le lieu tout autour de nous. Moment de grâce. 

Alors peut-être que ces expositions immersives ne font que chercher un nouvel alignement entre nos exigences contemporaines (avoir accès à tout contenu, à tout moment, depuis partout) et les opportunités des nouveaux médias dynamiques, précis, dotés de plasticité, dans un dispositif - somme toute classique - de déambulation et de contemplation dans un espace ouvert. Plusieurs semaines après ces expériences, je me souviens moins au final de ce que j'ai vu que du moment partagé avec mes semblables.

Peut-être sommes-nous en train d'explorer, comme l'écrit la biennale de Lyon, « des formes futures d'être au monde » où la rencontre avec ce monde passerait par une co-présence ténue, où nous serions nous-mêmes des portions du lieu en mouvement, où notre corps serait le meilleur moyen de ressentir les vibrations qui nous relient les uns aux autres.

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