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En mémoire de Sharon

En multipliant les contacts indirects et asynchrones avec nos semblables, le numérique ne nous conduit-il pas à un brouillage des frontières entre l'état de vie et de mort ? Enquête sur fond de storytelling animalier au Costa Rica. 

 

 

Dans l'éventail des cadeaux originaux que j'aime offrir à ma famille, ceux qui durent dans le temps ont ma préférence. Un abonnement à un magazine, par exemple, fait partie de mes cadeaux préférés. J'étais à la recherche d'une idée similaire pour mon frère, quand j'ai découvert l'offre d'adoption de paresseux de SloCo, alias The Sloth Conservation Foundation

J'ai commencé à suivre l'activité de cette association quand elle s'est illustrée par son activité en ligne, au moment des confinements successifs dus à la pandémie de Covid-19. SloCo publiait des contenus drôles et décalés, comme cette échelle de la quarantaine vue par les paresseux :


 

Abonnée à leur compte Twitter, j'ai vu un jour leur proposition d'adopter un paresseux. Le principe est simple : en échange d'un don qui finance leur activité de recherche et de protection, SloCo nous transmet un certificat d'adoption, une photo et la bio du paresseux parrainé. 

 


 

Il suffit de choisir l'heureux élu sur la page dédiée ; j'ai choisi Sharon, une femelle de 18 mois et 2,9 kg qui fait partie du gang urbain et qui a été trouvée par l'équipe de recherche en novembre 2020. Sharon représente une espèce pourvue de deux doigts : Choloepus hoffmanni

 


 

La biographie de Sharon est impressionnante : un PDF de 12 pages décrit sa vie au Costa Rica, sa personnalité audacieuse, son équipement GPS pour la suivre à la trace et ses ennemis mortels (les chiens et les câbles à haute tension). 

SloCo promet l'envoi d'une lettre d'information pendant l'année à venir. Tous les trois mois, mon frère (parrain officiel de Sharon) recevra les dernières nouvelles pour veiller à distance au bien-être de sa filleule. 

Immédiatement, Nathan et moi investissons cette adoption à l'autre bout du globe. Sharon devient le sujet d'un gag à répétition, l'héroïne d'une fan fiction, nous imaginons sa vie quotidienne, ses habitudes, ses réactions. 

 


La situation est d'autant plus savoureuse quand l'équipe de SloCo joue le jeu. Au mois d'avril, l'association présente son activité en ligne et en direct lors du Wildlife Conservation Expo. On saute sur l'occasion pour demander des nouvelles de Sharon dans le fil de discussion : 

 


 

Toutes ces interactions contribuent à rendre Sharon vivante à nos yeux, à croire réellement à son existence paisible au Costa Rica, près de la plage, dans les arbres où elle aime se réfugier.

Et puis, ce 24 juin 2021, c'est le coup de massue... 

It is with a very heavy heart that we must share the final update in Sharon’s story.

La troisième lettre d'information de SloCo nous apprend que Sharon n'est plus : on l'a retrouvée sans vie au pied d'un câble électrique. La promesse de l'année de suivi n'aura duré que quelques mois, et nous n'avions même pas imaginé que notre correspondance avec Sharon pouvait s'achever dans le deuil. 

Pourtant, la deuxième lettre d'information aurait dû nous préparer à la possibilité de la perte... Panique à SloCo lorsque le sac à dos de Sharon, contenant son GPS, est retrouvé seul au pied d'un arbre parmi les feuilles mortes. Où est passée Sharon ? Et comment a-t-elle réussi à retirer son équipement ? Le mystère demeurera entier.
 
 

 

Cette fois-ci, le doute n'est plus permis et le nom de Sharon vient allonger la liste malheureuse des paresseux victimes de l'urbanisation. Mais SloCo n'abandonne pas : 

We will not allow Sharon’s death to be in vain. […] The money that you donated to adopt Sharon is going to be used to fund the insulation of the power lines and electrical transformers in that region to prevent this from happening to any more sloths in the future.

Nous apprenons que notre adoption a été transférée à Croissant, une autre femelle paresseux qui vit sa vie derrière la boulangerie d'une rue agitée et qui va nous surprendre par sa faculté d'adaptation. D'ailleurs, dans ses dernières actualités, SloCo se réjouit de l'arrivée de quatre nouveaux paresseux urbains dans son panel de suivi. Pas un mot sur la mort de Sharon... dont la photo a subitement disparu du site web. 
 
On cherche même à nous appâter avec une offre promotionnelle : pour un nouveau paresseux adopté, un paresseux mystère offert ! Ne serait-ce pas... l'imposteur Croissant ? 
 


 

Ce ton enjoué d'une vie (et d'une mission) qui continue(nt) contraste salement avec la disparition de Sharon. Et si... elle n'avait jamais existé ? 


Ce ne serait pas la première fois qu'on exploite notre projection émotionnelle sur un animal pour nous faire avaler des couleuvres. Dans les longs métrages, il n'est pas rare que plusieurs animaux distincts jouent le même personnage canin, par exemple. Dans les documentaires, le réalisateur va assembler images, sons et narration pour donner à voir une histoire compatible avec nos valeurs morales. Le méchant loup, par exemple, pourchasse le gentil bébé élan (qui s'en sort).



Plus les images sont réelles, plus la narration associée peut être puissante sans craindre de tomber dans l'excès. C'est le cas du documentaire My Octopus Teacher, diffusé sur Netflix, qui retrace l'étonnante relation sous-marine entre un réalisateur et un poulpe. Le film est rapidement devenu viral du fait de sa portée émotionnelle. 

Au contraire, des images trop éloignées du réel vont venir alimenter un sentiment mitigé d'incrédulité. Quand je me connecte sur monflamant.com pour adopter un flamant rose, les illustrations me font profondément douter de l'existence de l'animal. 
 


La déclinaison du concept en mascottes, familles et filleul idéal accentuent encore le malaise. Si la vallée de l'étrange s'applique aussi aux animaux, alors pour moi la limite est largement franchie. 

Cette offre te permet de choisir un flamant qui te ressemble ! […] Chaque famille propose un grand-père, une grand-mère, un père, une mère, un fils ou une fille qui ont une histoire à raconter.
 
D'autres dispositifs vont jouer plus finement sur la relation entre les images animalières et la narration humaine. Je pense par exemple à Bear 71, magnifique documentaire interactif de Leanne Allison et Jeremy Mendes qui nous fait plonger au cœur du réseau de pièges photographiques du Banff National Park. L'histoire s'ouvre d'ailleurs sur la mort du grizzly : 
 



Le dispositif de piège photo (ou camera trap) porte en lui ce rapport à l'absence (de l'animal) et plus particulièrement cette tension que Roland Barthes a théorisé en 1980 dans La chambre claire comme une « micro-expérience de la mort ». 
 
Toute photographie est un certificat de présence.
 
Le CREA Mont-Blanc, pour qui je travaille depuis quelques mois comme responsable de la production et de la valorisation et qui dispose de nombreux pièges photographiques à travers le massif du Mont-Blanc, nomme le « Ça-a-été » un contact faune. En un sens, ce chamois qui échappe d'un bond au prédateur ne partage-t-il pas le même statut que le condamné à mort Lewis Payne ? Il est mort et il va mourir. 
 
 

 
Parmi les autres actions emblématiques du CREA Mont-Blanc, le suivi du chocard à bec jaune. Anne Delestrade, directrice de l'association et chercheuse, a déjà bagué plus de 1600 individus. Randonneurs et skieurs sont sollicités pour envoyer leurs observations des oiseaux identifiés. Mais sur l'ensemble du cheptel, combien d'entre eux sont encore vivants ? 
 

 
 
La même question pourrait se poser aujourd'hui pour les humains qui ont une identité numérique. Depuis plusieurs années déjà, Facebook est considéré comme un immense cimetière en devenir. En 2017, on calculait que toutes les trois minutes environ décédait une personne possédant un compte sur la plateforme sociale. 
 
Notre imaginaire numérique se peuple de plus en plus de vides et de fantômes. Dans le jeu vidéo World of Warcraft, les développeurs construisent des stèles funéraires que les joueurs décorent en passant de fleurs fraîches. L'histoire vraie d'une mère sud-coréenne qui a caché des messages d'amour pour ses enfants dans son jeu vidéo préféré a inspiré Benjamin Villemagne et Yann Métivier pour un spectacle hybride sur scène et sur la plateforme Twitch. C'est une autre maman, sud-coréenne également, qui a pu converser avec sa fille disparue par le biais de la réalité virtuelle.
 

Ces exemples font référence à des personnes ayant réellement existé et auxquelles les moyens numériques vont rendre hommage, dans un rapport presque thérapeutique à la disparition. 


D'autres projets vont toucher du doigt un sentiment d'éternité numérique, en constituant des fictions sans aucune attache à l'existence réelle d'une personne. Babak Fakhamzadeh a développé This Person Does Not Exist, projet qui génère des portraits fictifs grâce à un réseau de neurones artificiels. 
 
 

 
Alors que le site web délivre un nouveau portrait à chaque rafraîchissement de la page, avec une notice explicative sur le fonctionnement technique de la génération d'image, le compte Twitter associé au projet va légender chaque portrait avec des éléments narratifs : prénom et nom, âge, ville et pays de résidence, parfois une anecdote sur la situation de famille ou une préférence culinaire. 
 
 

 
Ces « micro-histoires » me ramènent à l'essai de Nancy Huston, L'espèce fabulatrice. Elle y fusionne les humains et les fictions, dans le sens où notre moi s'érige sur des « Arché-textes » fondateurs de l'humanité autant que sur des identités de groupe, des histoires que l'on raconte aux enfants pour les ancrer dans un environnement social.
 
Si les portraits générés par l'intelligence artificielle de Babak Fakhamzadeh sont la plupart du temps confondants de réalisme, un glitch vient de temps à autre enrayer la pellicule pour nous rappeler qu'il s'agit d'un assemblage de pixels fabriqué from scratch. Cette erreur résulte aussi régulièrement d'un décalage entre l'image de la personne et son pays présumé : la répartition des traits de visage n'est pas homogène d'un continent à l'autre. 
 
 
 
 
A l'exact opposé de la production intensive de This Person Does Not Exist (plus de 21 000 faux portraits générés à ce jour), se situe Brud Studio. En 2016, Trevor McFedries et Sara DeCou créent de toutes pièces sur Instagram le personnage de Lil Miquela, une adolescente de 19 ans qui devient rapidement une influenceuse. 

Son essence virtuelle n'est révélée qu'en 2018, alors qu'elle fait partie des 25 personnalités les plus influentes d’Internet selon Time. 

Sur son compte Instagram, Lil Miquela alterne les scènes de vie quotidiennes, s'engage pour des causes citoyennes comme Black Lives Matter et pose avec des personnes réelles. Surtout, son studio facture de vraies sommes d'argent pour qu'elle fasse la promotion d'idées ou produits, comme toute influenceuse qui se respecte.
 


D'autres biodigitaux, parmi l'entourage de Lil Miquela ou hors de son réseau, viennent petit à petit peupler nos interactions. Les followers de ces influenceurs virtuels ne sont toutefois pas dupes : ils sont peu nombreux à croire à leur existence réelle, mais cela ne les empêche pas de partager leurs émotions et leurs engagements. 
 



Notre imaginaire collectif regorge de personnages immortels, ou plutôt ni vivants ni morts, maintenus dans un état de répétition artificielle par la machine du docteur Morel ou par les outils d'enregistrement de l'université pour les cours à distance. 
 
Les nouveaux dispositifs techniques viennent alimenter nos angoisses ancestrales : et si mon assistant personnel emportait tous mes secrets dans la tombe ? Qu'arriverait-il à mes données personnelles ? La confidentialité fait-elle partie de l'éthique d'Alexa ?
 



Il y a quelques années, un autre objet animé faisait peur aux adultes : le Tamagotchi. 

Sans réel univers de référence, l'identité du Tamagotchi s'est constituée principalement autour d'un principe fondamental de vie et de mort reposant sur des manipulations mécaniques que l'enfant doit faire sur injonction du jouet. […] De fait les pédo-psychiatres se sont très vite aperçus qu'ils ne recevaient pas en consultation d'enfants perturbés par le Tamagotchi et qu'il n'y avait sans doute pas lieu de s'inquiéter. 

- Carmagnat Fanny, Robson Elizabeth. Qui a peur du Tamagotchi ? Étude des usages d'un jouet virtuel. In: Réseaux, volume 17, n°92-93, 1999. Les jeunes et l'écran. pp. 343-364. 

Cette étude montre qu'enfants et adultes ont vécu d'une façon très différente la vie et la mort du Tamagotchi, y compris dans leur rapport aux cimetières de Tamagotchi qui offraient une dernière demeure à nos petits compagnons.
 
 

 

Comme l'analyse la chercheuse et artiste Catherine Beaugrand dans Assez Vivant, c'est le « comme si » qui compte, c'est cette énergie qui nous donne envie d'y croire, d'insuffler la vie à notre poupée numérique. C'est ce « comme si » qui fait de Lil Miquela une influenceuse. C'est ce « comme si » qui nous fait douter de l'existence des visages générés par une IA. 
 

Pour revenir à Sharon, ce paresseux aventureux, je veux croire qu'elle repose en paix sous son amandier préféré, avec l'équipe de SloCo qui veille sur elle. RIP Sharon. Bienvenue, Croissant.

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