Accéder au contenu principal

Ce que l'on connaît de moi

Si je pouvais me réinventer dans un environnement nouveau, que donnerais-je à voir de moi-même ? Sur la plateforme de réalité virtuelle AltspaceVR, un avatar en dit parfois plus long qu'on ne le voudrait...


Crédits image : fraisepeche sur AltspaceVR


Depuis plusieurs mois et suite au projet de médiation scientifique 4810 pixels, j'explore les possibles de la réalité virtuelle depuis le casque de Facebook : Oculus Quest 2. Ce device autonome permet de s'immerger dans des univers à 360° réalistes ou imaginaires, en station debout ou assise. Sur l'appareil, un store donne accès à des applications, de manière payante ou gratuite, en utilisation locale ou connectée à Internet, exactement comme sur un Smartphone. 

 


 

Parmi les applications que j'utilise le plus : AltspaceVR, pionnière de la réalité virtuelle sociale depuis 2013, rachetée par Microsoft en 2017. Elle fait partie des plateformes social VR, c'est-à-dire des lieux virtuels conçus pour favoriser la sociabilisation et les activités en groupe.

 


 

Au démarrage de l'application, après avoir créé son compte et choisi son pseudo, on nous invite à personnaliser un avatar : couleur de peau, coupes de cheveux pré-dessinées, forme des sourcils... Les combinaisons sont infinies. 

D'après mon expérience sur AltspaceVR, un utilisateur aura tendance à vouloir créer un avatar qui lui ressemble. Pourquoi vouloir donner une image réaliste de soi-même ? Des études ont-elles déjà été réalisées sur ce sujet ? Il semblerait en tous cas que le choix d'un avatar réaliste (plutôt qu'idéalisé) nous aide à améliorer nos performances dans les jeux vidéo de sport. 

 


 

J'ai choisi un avatar à la peau bleue et à la coupe afro - sans raison particulière, simplement parce que j'aimais ce style. Les gens qui me connaissent dans la vie réelle disent qu'ils me reconnaissent en VR ; pour les autres, j'aimerais savoir comment ils m'imaginent. Mon pseudo en ligne est cbo04 ce qui ne donne pas d'indices sur mon prénom, mon origine géographique ou mon genre. J'ouvre rarement mon micro car j'aime bien me balader sans chercher forcément à participer à une discussion.

La zone publique que je donne à voir aux autres utilisateurs sur AltspaceVR est donc très réduite. Je peux toutefois l'élargir par le biais d'autres réseaux sociaux, par exemple en donnant mon pseudo sur l'un de mes comptes (ce qui permet de connaître mon identité) ou en publiant une brève introduction (avec photo) sur un groupe de discussion lié à la réalité virtuelle, comme il est coutume de le faire sur Discord : 

 



Cette notion de zone publique provient de la fenêtre de Johari, une méthode de représentation imaginée par Joseph Luft et Harrington Ingham en 1955. Elle me semble particulièrement pertinente à appliquer à la réalité virtuelle : on peut la décliner case après case. 

 


 

Sur AltspaceVR, la zone publique englobe le pseudo, l'avatar et les informations que l'on donne consciemment, de vive voix, aux autres utilisateurs. Pour connaître le pseudo d'un autre participant croisé à un événement, il me suffit de cliquer sur son avatar. Ici, par exemple, je visualise la zone publique de Howard from Taiwan, à qui je peux envoyer une demande d'ami ou un message privé. 


 

Est-ce tout ce qui consiste la zone publique ? Non... car la plateforme indique également à mes « amis » si je suis connectée et à quel endroit je me trouve. 

 


 

La réciproque est vraie : je peux savoir à tout moment où sont mes amis et les rejoindre par un simple clic sur le bouton « Go To ». 

 



Mais cette fonctionnalité fait partie, peut-être, de la zone aveugle : ce qui est connu des autres et inconnu de moi. Je comprends, en explorant AltspaceVR, qu'en me connectant à un autre utilisateur, je lui donne accès à des informations supplémentaires sur moi ; en revanche, je ne pense plus aux traces que je laisse à ces amis lorsque je me balade dans un univers virtuel.

La plateforme va me rappeler en permanence que certains de mes amis sont connectés, pour m'inciter à les rejoindre. Ainsi, dans l'onglet Events, je vais trouver très facilement les événements qui intéressent mes amis. Un héritage de Facebook ? En tous cas, mes allers et venues virtuelles sont tout sauf discrètes.

 

 

AltspaceVR met en avant un ensemble de normes pour réguler le comportement de sa communauté - et se distinguer, sans doute, d'un VRChat « turbulent », comme le qualifie Morgane Tual dans Le Monde. Parmi des mesures contre le harcèlement ou la diffusion de contenus inappropriés, la plateforme adopte une position plutôt radicale vis-à-vis de la divulgation d'informations privées d'autres utilisateurs, puisqu'elle peut mener à la suspension du compte ou à sa suppression définitive : 

Sharing personal information about your fellow users without their consent--including gender, religion, age, marital status, race, sexual preference, alternate account names, and real-world location beyond what is provided by them, isn't allowed.

Ici, on parle donc de la zone cachée : ce qui est connu de moi et inconnu des autres, que mes proches ou connaissances sur la plateforme sociale ne sont pas autorisés à dévoiler sans mon consentement. 

L'interface d'AltspaceVR rend presque palpable l'existence de cette zone cachée, par un procédé de dévoilement / paravent (terme emprunté au sociologue Dominique Cardon) lors de nos interactions avec le menu principal. Les boutons de commande ne sont visibles que pour l'utilisateur : en cliquant, il ouvre une fenêtre invisible pour les autres... qui vont pourtant le voir naviguer avec des mouvements de main et de tête. 

 


 

Plutôt que « tête », il faudrait d'ailleurs dire « regard » tant il est présent sur AltspaceVR. Connecté au mouvement des yeux dans un casque de réalité virtuelle ou bien au déplacement de la souris sur un ordinateur, ce regard est lui aussi vide et plein à la fois. Il signifie la présence de notre interlocuteur tout comme notre impossibilité de lire ses émotions : à l'instar des traits du visage, figés dans un sourire vaguement bienveillant, aucune étincelle ne traverse jamais ces pupilles, même pour une invitation à danser.

 

Crédits image : @Sage_Freeman 2021-05-02


 

C'est que l'émotion, sur AltspaceVR, passe par la voix. Un phylactère apparaît au-dessus de la tête d'un avatar lorsque le micro de son utilisateur émet du son (qu'il s'agisse de sa voix ou de son environnement ambiant bruyant). 

 

Crédits image : Steff 28-05-2021

 

Le sommet du crâne est le lieu de l'expression sur AltspaceVR : ainsi une palette d'emojis est à ma disposition pour exprimer ma sympathie, mon adhésion ou mes félicitations. Lorsque je clique sur un emoji, il « pop » au-dessus de moi, visible de tous... sauf de moi. Là encore, ce n'est pas une zone totalement aveugle, car je sais quel emoji va surgir, mais je n'en ai pas le feedback, ce qui me détourne de la contemplation de ma propre image, au profit d'un mimétisme social (si les autres réagissent, j'ai envie de réagir moi aussi).

 


 

Paradoxalement, ce lieu conçu pour être un espace social m'oppose de nombreuses difficultés pour interpréter le comportement de mes interlocuteurs : je n'ai accès à aucun élément de langage non verbal comme l'expression du visage ou la posture corporelle. C'est une sorte de Uncanny Valley sur le domaine relationnel. Les avatars n'ont pas de moitié inférieure du corps, ils flottent dans les airs. Ils n'ont pas non plus de bras, ni de coudes à croiser. Leurs mains dansent plus ou moins loin de leur buste, selon que l'utilisateur tient ses manettes le long du corps, devant lui pour appuyer son discours ou bien les a posées quelque part. 

 


 

Ce rapport aux mains (et à l'action ?) est très particulier sur AltspaceVR : il peut signifier par exemple la manière dont un utilisateur se connecte. S'il utilise la version 2D sur un ordinateur, ses mains seront ballantes le long du corps, inanimées. S'il est équipé d'un casque de réalité virtuelle (donc de manettes), ses mains papillonneront autour de lui pour s'exprimer, pour interagir avec le menu ou pour ajuster le casque sur sa tête. 

Pourtant, que l'on soit en 2D ou en 3D, AltspaceVR ne nous offre pas le choix du cadrage pour un selfie. L'appareil photo virtuel apparaît en face de nous, en légère plongée. Aucune marge de manœuvre dans le recul ou l'orientation : si vous voulez faire un gros plan, c'est impossible ! L'appareil photo restera à égale distance de votre avatar, comme si l'objet respectait une distance sociale en proxémie.

 


Étonnamment, cette distance « de sécurité » n'est pas la même avec un autre utilisateur : vous pouvez vous approcher très près des autres, jusqu'à traverser leur avatar. Certaines personnes sont plus sensibles que d'autres au respect de leur espace intime virtuel, et avec l'invention constante de nouveaux codes sociaux en ligne, les règles de vie en société vont devoir être constamment réajustées, pour les robots comme pour les humains.

Sur AltspaceVR, on ne vous interdit pas d'approcher trop près d'un autre utilisateur ; il est simplement possible de ne pas voir l'autre vous approcher (ou pire). C'est le principe de la bulle personnelle, qu'on active ou non depuis le menu principal.

 

 

Il est par ailleurs difficile de savoir si l'autre utilisateur s'approche de vous consciemment ou pas, tout comme il est difficile de vérifier qu'une personne est effectivement présente. Dans certains jeux vidéo, une commande AFK permet de signifier aux autres joueurs que l'on se trouve Away From Keyboard - loin de son clavier, donc pas réactif aux éléments virtuels. Sur AltspaceVR, certaines positions laissent imaginer que la personne se trouve AFK, comme cet avatar à la chemise bleue à droite de l'image : 

 

Crédits image : Steven_McEuen 2021-05-02

 

On ignore la raison de cet état de présence / absence. Pour informer mon entourage virtuel, j'aimerais pouvoir communiquer, comme avec la palette d'emojis, des informations de manière rapide et non verbale. Par exemple, j'aimerais signifier : 

  • un problème technique qui m'oblige à me déconnecter (batterie faible) ou qui détériore la qualité de ma présence virtuelle (un temps de chargement très long, par exemple)
  • une sollicitation ou une friction dans la vie réelle (on me parle, on me demande de me déplacer, je me trouve dans un environnement bruyant, il est très tard dans mon fuseau horaire...)
  • un état d'esprit (je fais autre chose en même temps, je n'ai pas envie de parler aujourd'hui, je viens visiter mais je ne parle pas la même langue que vous...)

Si j'avais la possibilité d'envoyer discrètement l'un ou l'autre de ces messages aux personnes qui m'entourent, je me sentirais moins empêtrée dans un système social incomplet : je parviendrais à élargir un peu la fenêtre de Johari pour donner à voir une zone publique plus en phase avec ma situation réelle. Steven Spielberg avait pressenti dans son film Ready Player One la nécessité de ne pas séparer totalement réalité « réelle » et réalité virtuelle : 

 



Au-delà de mon propre confort, je suis convaincue qu'un feedback plus complexe permettrait aux intervenants, aux créateurs d'univers et aux modérateurs sur AltspaceVR de mieux percevoir l'attention de leur auditoire, de ne pas mal interpréter des comportements liés à l'environnement extérieur réel, par exemple, et d'améliorer les interactions au moindre signe effectif de fatigue ou d'ennui. 

Il reste une case à définir de la fenêtre de Johari : c'est la zone inconnue de moi et des autres. 

Spontanément, j'aurais associé cet espace à un potentiel de création que j'ignore encore, par exemple ma faculté à inventer des mondes virtuels fabuleux et originaux. 

J'en profite pour remercier chaleureusement la communauté Educators in VR qui accompagne les nouveaux venus sur AltspaceVR et les encourage à créer leurs propres univers dédiés à la transmission et à la pédagogie. Leur programmation foisonnante m'a permis de découvrir avec intérêt la plateforme, en suivant des visites guidées, des ateliers de formation et toutes sortes d'événements incroyables. Parmi les évolutions possibles, je vois donc se profiler la boîte à outils du world builder

 


 

Mais la zone inconnue pourrait également être celle de la plateforme en tant que tel : à travers mon temps de connexion, mes interactions et mes favoris, qu'en déduit AltspaceVR ? La suggestion d'événements est-elle personnalisée en fonction de mon comportement ? Quelles informations sont partagées à mon insu ? 

La question est ouverte et les études vont, je l'espère se multiplier dans les années à venir pour affiner notre relation à cette réalité virtuelle dont il serait dommage de se détourner.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Exiger la diversité #ForTheWeb

Selon le concept du refroidissement social , l'exploitation de nos données nous conduirait à l'auto-censure de nos comportements en ligne, donc à un appauvrissement généralisé. Et si on devenait moins transparents en 2019 ?  

Pédagogie du corps scanné

Avec sa première classe culturelle numérique, la metteuse en scène Anne-Sophie Grac met au défi les collégiens d'imaginer les canons de beauté de demain, en passant par la déconstruction du corps réel et représenté.

Sur Minecraft, le beau ne s'apprend pas

Dans un jeu vidéo comme Minecraft, comment donner à un bâtiment ce petit quelque chose qui fait son charme ? J'ai commencé à construire un chalet (pas ordinaire) en suivant les conseils des meilleurs architectes.