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Le plus haut niveau de pop culture

On peut penser que les grands récits et sagas à succès structurent notre imaginaire collectif. Mais un film anecdotique comme Space Jam : a new legacy n'est-il pas tout aussi éloquent sur nos cultures numériques ? (spoiler : oui) 


Capture d'écran - DR (comme toutes les images qui suivent)

Notre rapport aux technologies et aux usages numériques n'est pas une culture hors-sol. Il est parcouru par de multiples influences, notamment fictionnelles. Certaines œuvres littéraires ou cinématographiques vont nous familiariser avec des concepts ou des pratiques bien avant qu'elles ne fassent partie de notre quotidien. Ainsi la trilogie Matrix, qui achevait son premier cycle en 2003, nous préparait-elle à l'idée d'un monde virtuel accessible pour quelques-uns seulement, préfigurant peut-être l'engouement des médias et du public pour Second Life ? Et le film Ready Player One, réalisé par Steven Spielberg en 2018, a-t-il annoncé la transformation de l'empire Facebook vers la social VR avec Meta ? Dans les deux cas, le même laps de temps s'est écoulé entre la diffusion d'un imaginaire cinématographique et son entrée dans le monde réel : environ quatre ans. 

C'est une durée un peu plus longue qui sépare les deux épisodes de Space Jam. Sorti en 1996, le premier opus mettait en scène un Michael Jordan « kidnappé » par les Looney Tunes pour vaincre leurs envahisseurs martiens. En 2021, le rapport de force s'inverse : c'est LeBron James qui fait appel à Bugs Bunny et ses acolytes (d'abord un peu perdus dans le métaverse de Warner Bros) pour battre dans un match épique de basket ball... un algorithme qui manipule son fils. 

Le sous-titre de ce deuxième opus est donc clair : il s'agit bien d'une nouvelle ère (« A new legacy ») où les idoles n'ont plus le même visage, et surtout où les règles ont changé. Car c'est tout le principe du film de 2021 d'opposer deux générations, celle de LeBron James et de son fils, qu'un quart de siècle sépare - autant qu'entre Space Jam 1 et 2. Warner Bros s'amuse d'ailleurs à nous faire croire au retour de Michael Jordan (le sportif) avec une apparition de Michael B. Jordan (l'acteur). Et les internautes de faire leur deuil, dès la sortie du film : 

 

 

En 25 ans, les techniques d'animation ont changé et Warner Bros ne va pas se priver de nous le faire remarquer. L'intégralité du film est parcouru par des changements d'état entre la 2D et la 3D, sans jugement de valeur ni de notion de « progrès » (les Looney Tunes vivent comme une provocation le fait d'être modélisé en 3D), mais plutôt comme un plan (littéralement) qui permet la communication. Ainsi le match ne peut commencer sans avoir « upgradé » l'équipe cartoon de LeBron James, et il se clôturera (spoiler) par un « downgrade » du méchant qui se retrouvera « postérisé », c'est-à-dire plaqué sur un poster, affront ultime du jeu. 

 

LeBron James en 2D dans le monde des Looney Tunes

Transformation (douloureuse) de la 2D à la 3D

Al G. Rythm se retrouve « postérisé »

La scène de clôture du film donnera finalement raison à une hybridation de la 2D et de la 3D, une cohabitation joyeuse qui serait le triomphe de la réalité augmentée - après presque deux heures passées à l'intérieur d'une réalité virtuelle qui rend LeBron James claustrophobe. On retrouve d'ailleurs sur le site web officiel de Space Jam un module de réalité augmentée pour se prendre en photo avec ses personnages de cartoon préférés. 

 

Bugs Bunny sous influence du monde réel
 
Au générique de fin, les Looney Tunes découvrent la vie

Allez-vous rejoindre la Tune Squad ?

Le concept d'amélioration de soi-même est omniprésent dans le film. Cette amélioration (« upgrade ») porte sur l'habileté sportive, et se traduit par l'apparence. Au début de l'histoire, LeBron James rejette un projet mimétique (donner vie à son double fictionnel) pour privilégier sa carrière. Son fils Dom choisira au contraire de créer « une meilleure version de soi » (= un avatar) qui semble le chemin initiatique le plus court pour le reconnecter à son soi véritable, que son père ne laisse pas s'exprimer. Encore une fois, le propos de Space Jam est communicationnel : il faut « importer » le père dans l'univers du fils pour qu'il le comprenne en l'éprouvant. 

 

Le projet (décevant) de copie parfaite

Avant « upgrade »

Après « upgrade » : changement de « skin »


Comme tout bon film manichéen, le personnage du méchant va flirter avec l'excès : ci-dessus, Al G. Rythm « upgrade » lui-même son personnage jusqu'à devenir monstrueux. 

Paradoxalement, Space Jam fait état de nombreux échecs de communication entre l'humain et la machine, voire entre deux personnages « artificiels ». Dans un dialogue entre le méchant et son bras droit (Pete, figure bleue et flottante héritée de l'esthétique Pixar), il confond les verbes hate et create murmurés à son oreille.

 


Dans une autre scène, le cousin Malik - seul à rester en-dehors de l'action - tente de se faire téléporter dans le jeu par son Smartphone, qui s'obstine à lui répondre mécaniquement comme un Siri ordinaire, se faisant l'écho d'un certain échec des assistants vocaux et autres dispositifs à commande vocale

 


C'est que le pouvoir, dans Space Jam, ne passe pas par la voix mais par les mains. Elles sont le signe (ou le motif) du passage d'un monde à l'autre. Elles sont aussi un signe de reconnaissance : les personnages se saluent avec des checks personnalisés et sophistiqués.

 


Pourquoi les mains sont-elles si importantes ? Parce qu'elles permettent de jouer (au basket ou au jeu vidéo) et surtout parce qu'elles tiennent l'outil le plus puissant : le Smartphone. 

Le scénario de Space Jam : A new legacy repose sur un pouvoir qu'a développé le fils de LeBron James. Avec son Smartphone équipé d'une sorte de scanner surpuissant, il a la capacité de numériser les joueurs ou d'autres formes vivantes (araignée, serpent...). Ce super-pouvoir sera exploité par le méchant pour téléporter un public réel dans son univers virtuel. 

 


On comprend alors que le jeu en lui-même n'est qu'un leurre (à l'instar de Pokémon Go) : ce qui a de la valeur pour Al G. Rythm, c'est le code source de cet outil technologique. Il demande à Pete de voler ce code tout en respectant la privacy de Dom James - pied-de-nez ultime des industries culturelles à ses communautés.

Il est temps de s'arrêter sur ce personnage du méchant, nommé Al G. Rythm en référence à « algorithme ». Son statut n'est pas clair, c'est pourquoi il est d'autant plus dangereux. Présenté dans le résumé du film comme une intelligence artificielle, il contrôle (ou est) le métavers de Warner Bros (baptisé malicieusement le « Serververse »). En tous cas, il y habite. Plus que ça : il ne peut pas s'en échapper. C'est donc un prisonnier que l'on découvre en scène d'ouverture figé sur un socle identique à celui des futurs joueurs (ou avatars) virtuels. 

 


Il est protéiforme et fluide, à la manière du Génie dans Aladdin. Changeant de taille à volonté, il maîtrise à la fois son corps et l'environnement puisqu'ils ne font qu'un. Son emprise a des ramifications dans le monde réel : il peut émettre des contenus vers l'extérieur (en envoyant un mail à la responsable de Warner Bros qui le trahira lâchement par la suite ou bien en publiant une invitation au match depuis le compte Twitter officiel de LeBron James), mais surtout il peut observer, entendre, verrouiller et déverrouiller des portes, s'insinuer dans tous les recoins électroniques, qu'il s'agisse de dispositifs a priori inoffensifs et obsolètes comme un fax ou un thermostat. 

Son pouvoir est équivalent à la présence de la domotique et des systèmes informatiques dans notre vie au quotidien. Anecdote ? Dans son antre trône un robot Pepper, comme un discret avertissement vis-à-vis des risques que nous allons prendre à laisser entrer ces machines humanoïdes dans nos intérieurs. 

 


Dans une scène coupée, Al G. va jusqu'au DeepFake en imitant au téléphone la voix de la représentante de Warner Bros pour attirer les protagonistes dans son piège. Le Smartphone est alternativement un allié et un appât : d'un côté, il mène la famille James jusqu'aux serveurs secrets de la société (l'épouse de LeBron James le localise avec une application de tracking) et de l'autre, il numérise commentateurs et public au sein du jeu, les menaçant d'une existence virtuelle éternelle en cas de défaite de la Tunes Squad. 

 


Dans un monde où l'humain est faillible et le jeu truqué, c'est une autre forme d'échec qui offrira la victoire à l'équipe de LeBron James. 

Dès les premières minutes du film, une scène faisant office de tutoriel nous en présente toutes les étapes : le glitch du « step back » fait planter l'intégralité du jeu, plongeant Dom James dans le désarroi. Il y a là encore une confusion entre le glitch, le bug et le plantage d'une application (le fameux .exe qui crashe) et il est étonnant de constater que ce jeune développeur qui semble si bien connaître le Deep Learning (il demande à Warner Bros si Al G. Rythm est « un algorithme heuristique ou une variante de la matrice ») soit finalement si peu capable de reprendre le contrôle de sa propre création. 

Peu importe, c'est la stratégie du court-ciruit qui sera salvatrice, avec des conditions intéressantes pour la trame narrative : le glitch est reproductible (son exécution provoque toujours la même erreur), accessible (on peut l'apprendre par l'entraînement et la répétition) et sacrificiel (le personnage qui le réalise sera lui-même mis hors-circuit). Le combo magique sera répété à maintes reprises durant le film, pour que le spectateur l'apprenne aussi comme une incantation. 

 


Ce rituel, qu'identifie le fils et s'approprie le père, fait écho à un autre rituel de LeBron James qu'il explique à Lola Bunny avant le match : avec un feutre, il trace sur ses chaussures (des Nike, évidemment) le prénom des membres de sa famille. Peut-être une manière littérale de « garder pied » sur un terrain peuplé d'inconnus et de faux-semblants.

 


Des allusions plus discrètes évoquent tout au long du film d'autres technologies contemporaines comme les montres connectées. Je vous invite à voir Space Jam : a new legacy pour déceler toutes les références à nos pratiques numériques. 

Pour ma part, je retiendrais la présence du seul réseau social cité dans le film : Twitter. Dans un clin d’œil à Matrix (tiens, tiens...), il apparaît comme l'arme ultime du personnage le plus puissant des Looney Tunes, Emma Webster alias Granny. J'y vois un bel hommage aux « anciennes générations » qui ont bâti le web et qui continuent de l'utiliser aujourd'hui dans une parfaite maîtrise.

 

Commentaires

  1. Le chaînon manquant entre la 2D, la 3D et l’immersion dans le metavers, entre le second degré des Tunes et le premier degré de Meta qui fait passer l’Oculus pour un gros naze à côté de mon projecteur Super8. Malcolm D. Lee, le réalisateur et cousin de Spike, aurait apprécié l’analyse.

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