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Avez-vous déjà assisté à un pow-wow ?

Moi, oui ! Enfin... virtuellement, est-ce que ça compte ? Qu'est-ce qu'un pow-wow virtuel raconte de notre rapport à l'autre ? Comment faire la part des choses entre tradition authentique et folklore touristique ? 

 

Si vous avez suivi les derniers articles de ce blog, vous savez que la réalité virtuelle attire mon attention depuis quelques temps, notamment pour ce qu'elle dit de notre rapport à l'autre. 

En me promenant sur le portail d'événements d'AltspaceVR, j'ai été intriguée par un événement en particulier : un pow-wow virtuel organisé par le chef Jeronimo Eaglefeather et sa fille Melly Mell. 

 


 

Je n'ai jamais assisté à un pow-wow et je pensais que ce rassemblement festif s'adressait uniquement à la communauté amérindienne. J'ai immédiatement enregistré l'événement dans mes favoris, avec une réelle curiosité sur le déroulement d'un pow-wow en réalité virtuelle. 

L'événement (filmé dans son intégralité) a duré près d'1h30 : dans un décor volontairement proche de l'imaginaire collectif associé au pow-wow ("with a very strong sence of the real thing" selon l'organisateur), le chef Eaglefeather a accueilli ses invités, raconté des histoires ancestrales, joué de la flûte, du tambour, enseigné quelques mots rudimentaires pour échanger avec d'autres tribus, puis a invité les participants à danser avec une lance autour du feu, avant de terminer par une course poursuite dans la rivière. 

 


 

Les organisateurs promettent une expérience dont l'on va se souvenir ("a pow wow experience you will remember") et l'on ressent bien l'effort engagé pour tenir cette promesse. Feux d'artifice, torches éclairant le chemin, tipi secret réservé au chef... L'ensemble atteint son objectif, si l'on en croit les retours conquis des participants :

 


En ajoutant le pow-wow virtuel à mon agenda d'événements AltspaceVR, je me suis posée la question de mon propre intérêt : pour quelle raison étais-je si enthousiaste à l'idée de rencontrer le chef Eaglefeather ? 

 



Il y a bien sûr cette promesse de l'expérience, cette certitude de ne pas assister à une énième présentation ennuyeuse où le conférencier parle depuis la scène (virtuelle) à une audience répartie dans un amphithéâtre (virtuel). En d'autres termes, le pow-wow virtuel s'inscrit dans la tendance du tourisme expérientiel, où l'on rivalise d'originalité pour stimuler les urbains hyperactifs que nous sommes. C'est aussi la promesse de la réalité virtuelle de pouvoir s'évader d'un lieu à l'autre sans le moindre effort - un clic de téléportation suffit.

Avec le tourisme expérientiel, quittez la ville bruyante et polluée le temps d’un week-end et installez-vous dans une yourte, un tipi, une cabane dans les arbres, un voilier, un tonneau ou bien une roulotte !

Avez-vous déjà remarqué à quel point le tipi joue un rôle majeur dans la liste des hébergements insolites, juste après la yourte ?

 

 

Mais contrairement aux tipis loués sur AirBnB, ceux du pow-wow virtuel sont habités par le chef Eaglefeather, ou du moins par son avatar. 

 



Plus que le lieu (qui n'a pas d'intérêt en soi), c'est une certaine culture que l'on vient visiter : ainsi le pow-wow virtuel emprunte ses codes à l'ethno-tourisme, c'est-à-dire un tourisme dans les tribus, au contact de l'altérité, pour signer un pacte gagnant-gagnant entre les visiteurs et les visités. 

Le concept d'ethno-tourisme s'appuie de fait sur l'image de peuples préservés de la modernité, sur la conviction qu'il existe encore sur Terre des endroits et des modes de vie ancestraux, que la visite touristique n'entamerait pas. Cette croyance est de plus en plus remise en cause, notamment dans l'impact supposé de l'Homme sur la nature

 

 

Mais toutes les formes de tourisme se construisent sur des formes d'image, elles en sont indissociables car ces images rendent l'ailleurs désirable.

On ne peut pas désirer une destination si on n’en possède pas d’images.

- explique l’anthropologue Saskia Cousin, maîtresse de conférence à l’Université Paris Descartes.

Et Philippe Bourdeau, professeur de géographie à l’Université Grenoble Alpes avec qui j'ai eu le plaisir d'animer un événement collaboratif pour penser les refuges de montagne de demain, de renchérir : 

Il y a une multitude d’activations de l’imaginaire, autour notamment de l’ailleurs, de la rupture, de l’altérité, qui impactent les rapports au temps, aux autres, au corps...

Cette multitude, je la perçois pour ma part dans les hybridations récentes du tourisme vers un après-tourisme qui serait plus responsable, plus local, plus joyeux... qui sont tout autant de constructions mentales et culturelles en lien avec nos valeurs. 

 


 

En juin, j'ai assisté à la soutenance de macro-projet de Solenn Goiset, étudiante en design graphique à la Martinière Diderot. Son projet, intitulé Clichés, explorait la notion d'appartenance au groupe à partir des images produites par ce groupe, par exemple des photographies. 

Solenn mettait en valeur des motifs récurrents, des attitudes, des postures, des prises de vues, des costumes qui "font" le corps social du groupe.

 

Dans son mémoire, consultable en ligne, Solenn Goiset développe (p.25) l'idée du costume comme marqueur identitaire collectif : 

Porter le costume influe sur le comportement des gens, l’image qu’ils dégagent et la façon dont eux-mêmes s’identifient et se perçoivent. Le rapport entre identité collective et identité individuelle est renforcé par ce port du costume qui implique physiquement le corps de la personne dans le groupe.

Le costume est d'autant plus important en réalité virtuelle qu'il est choisi en toute conscience par l'utilisateur au moment de la création de son avatar. Le chef Eaglefeather l'a d'ailleurs fait évoluer : d'abord accoutré d'un costume traditionnel, il apparaît ensuite plus sobrement, comme si le décor autour de lui et le texte "Chief Only" flottant devant son tipi suffisaient à asseoir sa légitimité. 

 


Ce sont les visiteurs qui sont à présent invités à se parer de regalia, littéralement se parer de leurs plus beaux atours ou encore porter une tenue d'apparat (full regalia). 

 


 

Cette pratique de déguisement est un code social fréquemment utilisé dans AltspaceVR : toujours situé proche de l'entrée, un stand très visible encourage les visiteurs à porter des ailes arc-en-ciel ou des couvre-chefs excentriques, pour s'admirer ensuite dans des miroirs (virtuels). 

 

 

Est-ce que porter des ailes lumineuses en style néon nous fait basculer dans le kitsch ? C'est (presque) la question qu'explore Solenn Goiset dans son mémoire (p.6) : 

Je souhaite, grâce à mon regard de designer, décrypter et mettre à jour les mécanismes qui font basculer une quête sincère d’authenticité vers une forme de folklore. 

Ce folklore, selon elle, serait une forme de mascarade positive et assumée, qui désigne : 

[ ... ] ces pratiques qui tentent désespérément de faire revivre une authenticité perdue. Il y a dans le folklore l’idée de survivance, de rémanence de quelque chose qui a perdu du sens dans la modernité.

On reconnaît là le ton du chef Eaglefeather qui se languit des pow-wow et se questionne sur le rôle des amérindiens dans les films, éternels perdants. 

Mais d'après Solenn Goiset, l'authentique serait également le produit d'une construction collective, un sentiment fluctuant avec les époques, intrinsèquement lié à notre perception de la modernité. Plus que cela : l'authentique est un sentiment généré par des mécaniques simples et reproductibles. Elle cite le travail de Nathalie Heinich, Authenticité et Modernité, consultable sur Open Edition

[ ... ] l’authenticité est un certificat, une preuve irréfutable de la qualité des objets : l’authenticité garantit la traçabilité (l’origine), la substance (son contenu) et même son style si on parle d’art. 

Encore une fois, ce sont des codes parfaitement maîtrisés par le chef Eaglefeather (ou sa fille adepte du multiverse) dont la présentation biographique sur AltspaceVR rétablit sa filiation ("is the son of Ledgendary Grandmaster Chief Black Hawk San Carlos"). 

 


 

Cette tension entre authenticité et folklore va être exacerbée dans les origines du web, à l'époque où les amateurs ont posé les premiers éléments de grammaire visuelle pour inventer le langage d'un territoire qui venait tout juste d'émerger. Avec Digital Folklore, Olia Lialina et Dragan Espenschied ont rendu hommage à la langue vernaculaire du web et à la pulsion frénétique de création de ses premiers utilisateurs. Solenn Goiset le rappelle dans son mémoire (p.37) : 

C’est grâce à ces premiers créateurs d’images qu’aujourd’hui le web a un passif, une histoire et des codes de lecture ancrés dans l’imaginaire collectif. 

En réalité virtuelle, il a fallu également inventer un langage, en empruntant des mots aux uns et aux autres : les liens vers les sites amis (hérités des blogs), les clins d’œil à l'actualité politique ou encore plus largement une imagerie collective issue, pourquoi pas, des collections de cartes à jouer. 

 



Lors du pow-wow virtuel, l'épisode de la course en pirogue fait basculer l'événement dans ce folklore numérique. Les embarcations sont très différentes esthétiquement du reste de l'univers, et le fait de pouvoir se déplacer sur l'eau sans barque (ce que font différents participants) rend l'expérience encore plus loufoque. 


 

Face à ce déferlement de création gratuite (et inutile), je me demande alors si l'attraction éprouvée envers le pow-wow virtuel ne relèverait pas d'une tentative de justification sociale. 

D'accord, j'achète un nouvel appareil connecté et je contribue directement au développement du réseau Internet mondial ainsi qu'aux abus environnementaux et humains liés à l'exploitation des minerais nécessaires à la conception des composantes électroniques. Mais n'est-ce pas un moyen d'alléger l'impact environnemental par ailleurs, en voyageant seulement par l'immersion virtuelle ? Et la connaissance d'autres cultures ne justifie-t-elle pas cette consommation en énergie ?

Le chef Eaglefeather ne l'encourage-t-il pas lui-même en invoquant l'axe éducatif ("learn something new about Native Americans") de son pow-wow ? Et en s'associant avec une communauté qui explore la transmission en réalité virtuelle : Educators in VR

 


 

La VR est un vecteur exceptionnel d'apprentissage tant elle sollicite tous les profils VAK (Visuel / Auditif / Kinesthésique). Ainsi, le chef Eaglefeather nous montre des vidéos saisissantes, joue de la flûte et du tambour, donne le top départ de la course autour du feu ou sur la rivière. 

Mais la VR est également un formidable amplificateur de visibilité pour une exposition d'art inuit, un hommage aux victimes d'un traumatisme collectif ou encore un site patrimonial menacé comme Little Manila en Californie (image ci-dessous). 

 

 

En parallèle, les cultures numériques s'étoffent avec des contributions ou des réappropriations pour écrire différemment l'histoire (y compris celle des cow-boys). 

Cette étude, par exemple, interroge l'utilisation du mot avatar dans la culture occidentale, qui a perdu au fil des jeux vidéos la richesse sémantique définie à l'origine par le sous-continent indien. En Côte d'Ivoire, les développeurs adaptent en application mobile les jeux pratiqués dans les écoles primaires. D'autres développeurs, malgaches cette fois, ont fait connaître mondialement les rues de leur capitale Antananarivo avec un jeu de course automobile réaliste où les voitures proposées sont les modèles conduits par les habitants de l'île.  

 


En France, il faut saluer le travail remarquable de Renaud Brizard pour nous faire découvrir, dans le podcast Faya, la musique produite aujourd'hui aux quatre coins du monde par la nouvelle génération de beatmakers

J'aimerais croire à cette ouverture culturelle sur le monde rendue possible par le numérique en général et la réalité virtuelle en particulier, plutôt qu'invoquer un voyeurisme banal (puisqu'avec mon avatar, on en connaît très peu sur moi) ou un délire techno-chamanique. 

Solenn Goiset vient ici me rappeler à la raison en invoquant Jean-Laurent Cassely et son essai No Fake

[ ... ] Cassely parle d'une crise d’authenticité accentuée à chaque vague de modernisme trop poussée. [ ... ] nous continuons à évoluer, à adopter les nouvelles technologies, mais sur certains aspects il faut réenchanter le monde en réintroduisant des formes passéistes. On peut noter par exemple le besoin d’un retour aux rituels. 

Je me rappelle l'enthousiasme exacerbé des participants à cette session de tambour chamanique, où le format visuel de la VR ne correspondait pas du tout à l'intention d'amener à la méditation par le biais du tambour de White Buffalo Woman. 

 

 

Je me souviens également de cet article sur le culte virtuel et l'appropriation par les religions des terrains en friche de la réalité virtuelle. Pour une communauté dont l'enjeu est de maintenir l'engagement de ses fidèles, le casque apparaît comme un nouvel outil de communion - que l'on soit catholique ou musulman.

Dans cette prolifération d'images, de codes et de marqueurs culturels, le designer interactif semble devoir endosser une responsabilité importante, et Solenn Goiset l'a bien identifié :

Je pense depuis longtemps qu’en associant passé et modernité, kitsch et design, on ouvre des territoires graphiques et créatifs puissants cognitivement, et enracinés dans un imaginaire collectif sensible. [ ... ] Ainsi, j’ai envie de voir le designer comme un médiateur qui crée des liens. Il repense la territorialité et propose des espaces de partage. 

J'ai envie de répondre à la manière du chef Eaglefeather,  : "how cola"... "je suis ton ami". Nous avons besoin de designers sensibles, qui dessinent la carte de ces nouveaux territoires, et si elle est kitsch, tant mieux ? 

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