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Faire la fête virtuelle

En balado-diffusion sur la plage, j'écoute les nouveautés du petit monde des narrations immersives. Deux créatrices, travaillant sur deux projets différents, parlent tour à tour de la même idée : inviter le public à danser en réalité virtuelle. D'où vient cette passion pour la fête en 3D ?



Le cyber carnaval de Nice

C'est d'abord Landia Egal qui raconte la recherche menée pour son projet Welcome to the Savoy : redonner vie au célébrissime dance hall du Savoy Ballroom à Harlem.




En parallèle de la reconstitution historique précise et documentée, l'équipe du projet envisage de toucher la communauté du Lindy Hop à l'international. Tout ça dans une expérience à mi-chemin entre théâtre immersif et réalité virtuelle, viable sur le plan économique.

Au départ, la démarche était assez historique, on voulait le reconstruire comme il était à l'époque [...] Si on voulait permettre aux gens de faire un bond de le passé, il fallait qu'ils puissent danser, danser avec un partenaire, prendre un verre avec Armstrong [...] faire plein de choses qu'on ne peut pas faire dans une expérience stand-alone.
- Landia Egal au micro de Fabien Siouffi 

Cette conceptrice et productrice d'expériences immersives est accompagnée par Sharon Davis, historienne et chorégraphe.

C'est une autre chorégraphe, Bianca Li, qui m'interpelle avec son projet d'adaptation en réalité virtuelle de La Veuve Joyeuse, une opérette viennoise.





Dans cette expérience, estimée à 40 minutes pour les trois actes avec le casque de VR, le public est guidé par des danseurs professionnels.

Les gens vont suivre l'histoire jouée par les danseurs [...] il y aura des moments où on danse. On va dire : "Voilà on danse !" Tout le monde se met à danser la valse. [...] La Veuve Joyeuse va nous apprendre des danses traditionnelles de son pays.
 - Bianca Li au micro de Fabien Siouffi


Un troisième projet me vient à l'esprit, que j'ai suivi en tant que coordinatrice des projets numériques aux Subsistances : il s'agit des captations à 360° de Corinne Linder, Hold On (court-métrage) et The Ordinary Circus Girl (expérience en réalité mixte).

Corinne a d'ailleurs en commun avec Landia Egal son ingénieur du son : Amaury La Burthe, dont le studio AudioGaming a été remarqué dès 2015 avec Notes on Blindness et qui développe aujourd'hui Novelab, branche d'activité spécialisée en expériences VR et interactives.





Lorsqu'elle présente son travail en 360°, Corinne Linder emploie souvent cette expression :

C'est quelque chose que le public n'aura pas seulement vu, mais aussi vécu.

Au-delà du concept d'expérience, très prisé par les structures culturelles, je me suis demandée ce qui motivait ces trois artistes à "faire vivre" quelque chose à leurs spectateurs, et plus encore à les faire danser. [SPOILER : je n'ai pas la réponse mais trois hypothèses]

Hypothèse 1 : c'est un nouveau champ du tourisme

Dans ces trois expériences, le public aura l'impression d'être privilégié.

En effet, les dispositifs actuels de réalité virtuelle sont contraignants en terme d'achat / location de matériel spécifique et de jauge pour le spectacle vivant. Un groupe de 10 personnes par heure est une bonne moyenne pour un projet de réalité virtuelle, car cela implique un nombre de casques équivalent ainsi qu'un temps accordé à l'accueil, à l'équipement et à la sortie du public.

Cette caractéristique s'approche, à mon avis, du tourisme de luxe qui "fait appel à la personnalisation totale du voyage".

Ensuite les utilisateurs montent ces grands escaliers de marbre avec des miroirs [...] et arrivent au premier étage. Là, l'agent de sécurité vérifie que les seules personnes pouvant entrer dans l'espace sont celles qui sont bien habillées, sobres, et avec un casque de réalité virtuelle sur la tête.

Le Savoy Ballroom imaginé par Landia Egal ressemble au final à une soirée privée. Tout le contraire du lieu à l'époque de sa popularité ?

Si la VR du Savoy est un tourisme de luxe, alors la VR de Spielberg dans son film Ready Player One serait un tourisme de masse. Les utilisateurs sont seuls, dans leur cuisine ou leur salon, connectés à des univers virtuels. Chez Landia Egal, c'est la présence de danseurs qui rend l'expérience luxueuse. On est là en chair et en os pour vous faire passer la meilleure soirée de votre vie.




Hypothèse 2 : c'est une manière d'empêcher les relations interpersonnelles gênantes

Et si l'expérience guidée en réalité virtuelle était une manière de sécuriser, voire de stériliser, nos contacts avec les autres humains ?

On a tous vécu cette soirée pénible où l'on tente de se débarrasser de la personne qui nous colle, non ?

Dans les expériences de Landia Egal, Bianca Li et Corinne Linder, tout repose sur une narration, autrement dit une linéarité, une temporalité. L'utilisateur n'est pas libre ; il est guidé d'une scène à l'autre, on l'encourage à réaliser tel ou tel mouvement, dans un temps imparti.

Autrement dit : c'est l'anti-Second Life.

Vous savez, Second Life, cet univers virtuel qui a connu un vrai succès dans les années 2005, 2006... ? Et qui, quinze ans plus tard, continue d'attirer les créateurs de tous genres.




Sur Second Life, on peut assister à des concerts en live, mais aussi vivre des expériences sexuelles insolites. C'est d'ailleurs l'omniprésence d'images pornographiques qui porta préjudice à celle de la plateforme. Quelques mouvements physiques contre un peu de monnaie, ce n'est peut-être pas si éloigné du projet de Landia Egal :

Les utilisateurs vont pouvoir payer les hôtesses pour apprendre des pas de danse à la mode.

Soyons clairs : la liberté d'action et de relation rendue possible à travers Second Life est revendiquée par ses utilisateurs du monde entier. C'est aussi une manière d'apprendre à se protéger et à gérer ses discussions avec des inconnus.

De manière étonnante, l'univers 3D cheap de Second Life a perduré dans des coutumes populaires inattendus : par exemple avec le cyber carnaval de Nice (!).




Le rapprochement avec Second Life est d'autant plus frappant quand on écoute Bianca Li :

Le public va choisir un avatar, choisir qui il est dans l'histoire et comment il est habillé [...] avec un masque, c'est un bal masqué. Tu deviens ce personnage invité à la soirée. 

En nous proposant une expérience chronométrée et chorégraphiée, les trois réalisatrices de réalité virtuelle bornent nos relations humaines : elles nous demandent de jouer un rôle et de nous y tenir.

Pour pallier cette absence d'échanges, elles diront qu'elles ont prévu un temps d'accueil pour les spectateurs, ainsi qu'un temps de sortie de l'expérience. Comme si on avait envie d'aller boire un verre avec nos voisins en sortant de la salle de cinéma.

Hypothèse 3 : c'est une échappatoire à l'inquiétude ambiante

Quand on écoute l'épisode du podcast Émotions dédié à l'inquiétude, on est frappé par la fébrilité des jeunes (dont je ne fais plus partie) vis-à-vis de leur avenir et de celui de la société, pour ne pas dire de la planète.


Illustration de l'épisode du podcast, par Jean Mallard


Dans ce contexte, travailler sur un projet pharaonique virtuel comme la reconstitution du Savoy serait une manière de lutter, en un sens, contre l'injonction à la sobriété numérique qui sévit à l'échelle mondiale. C'est un peu faire la nique à une politique d'austérité pour retrouver le faste d'une époque perdue, qu'il s'agisse du swing de Harlem ou bien des grandes valses viennoises de la fin XIXème. Ainsi, Landia Egal :

Ce qui m'intéresse, c'est le fait qu'une belle vision en avance sur son temps ait permis la naissance de formes d'expressions artistiques, en musique ou en danse, qui n'auraient pas pu exister autrement.

Ce serait alors utiliser la réalité virtuelle pour ses vertus thérapeutiques, pour sa faculté à nous immerger dans un monde où nos peurs n'existent pas.




Et si on s'évadait en réalité virtuelle, simplement parce que danser rend plus heureux ? Le prix du bonheur reviendrait alors à quelques euros versés à nos scènes de théâtre.

[ MàJ 23 mars 2020 : en pleine crise sanitaire mondiale du COVID-19, les clubs berlinois lancent le projet United We Stream pour se trémousser ensemble et à distance. Et si on misait plutôt sur le son pour nous rassembler à grande échelle ? ]

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