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Un an de langage sur scène

En 2017, plusieurs spectacles vivants m'ont interpellée dans leur rapport au langage, en particulier dans leur manière de transposer sur scène des paradigmes d'échanges numériques.

Comment parler de la présence ou de l'absence à l'heure de Skype et WhatsApp ? Quel sens donner à la tirade d'un assistant personnel comme Google Home ?

Retour sur l'année en 6 moments forts.



Janvier

Raphaël Gouisset (Les Particules) ouvre le bal avec Worldwidewestern, des raccourcis clavier et une chevauchée infernale sur le www.

Pendant près d'une heure, seul sur scène, Raphaël Gouisset se déguise en cow-boy et vit de grandes scènes épiques par procuration : toujours connecté, il plonge dans le Far West grâce à Youtube, braque une banque sur Facebook et se provoque en duel par l'intermédiaire de sa webcam.



De mémoire, Raphaël ne prononce pas un seul mot sur scène - excepté lorsqu'il joue pour la webcam. Pourtant, il interagit énormément, par des biais divers : le chat de Messenger, la recherche Google, la sélection de favoris, la rédaction sur un bloc-notes projeté à l'écran.


Régulièrement, une voix de synthèse donne corps à ses textes. Associée à l'image plate d'une fille de saloon pulpeuse, elle peuple l'univers de Worldwidewestern. Car c'est tout un monde que le cow-boy déroule sur la toile et on a l'impression qu'il pourrait continuer des heures sans tarir de ressources : entre références de films cultes et captations de scènes de vie (comme la prise au lasso d'un jeune taureau), cette pièce de "théâtre numérique" laisse percevoir l'immensité recluse derrière nos écrans.

Ma scène préférée ? 
Lorsque notre cow-boy, tombé amoureux d'une belle Indienne, lui choisit un nom. Pour cela, il ouvre une page web de prénoms féminins indiens, lance un calcul aléatoire pour définir un nombre et fait défiler chaque prénom jusqu'à l'obtention du nombre choisi. Il va alors renommer la photo (.jpeg) de son Indienne et la ranger - plus tard - dans un dossier où se côtoient déjà plusieurs versions de la même image avec des prénoms différents.

Ce que j'ai particulièrement aimé dans Worldwidewestern, c'est la multitude d'outils déployés pour quelque chose d'aussi futile que le jeu d'un gars qui s'ennuie chez lui. Et, de là, comment le recours aux sources diverses vont construire une narration sur scène et pour le public, parce que nous sommes familiers de toutes les techniques utilisées en ligne.

Février

Accueillis en résidence au labo NRV, Diego Ortiz et Antoine Gonot ont présenté en février une étape de travail de leur projet Vanishing Walks.

Le principe ? Un spectacle sans acteurs, intégralement joué par des personnes choisies au hasard dans le public. Plus qu'une pièce, Vanishing Walks est un dispositif théâtral dirigé par Unity - un logiciel 3D incontournable pour le jeu vidéo, l'immersion en 360° et la réalité virtuelle.




Le postulat de la pièce est assez perturbant : dans cette histoire, un groupe de personnes s'est défait de son enveloppe corporelle pour n'exister qu'en ligne, sous une forme virtuelle. Vanishing Walks fait donc appel à d'autres êtres humains (le public) pour incarner ces personnages. L'écriture de la pièce est faite de répliques lues à voix haute par les protagonistes, par des didascalies (dont ils prennent connaissance mais ne disent pas) et par des déplacements.



Le langage en lui-même de Vanishing Walks est très difficile d'accès : il regorge de termes spécialisés qui décrivent les systèmes de vie virtuelle comme Second Life. Pour un public non averti, les strates d'incompréhension peuvent hélas s'accumuler rapidement. Par ailleurs, les niveaux de lecture sont multiples : entre la projection sur l'écran, les personnages (virtuels + incarnés + leur discours) et la relation à un événement passé (la dématérialisation), Vanishing Walks est un défi au spectateur.

Les acteurs ne sont que des activateurs, qui peuvent être remplacés à tout moment par la machine... 

L'idée d'une nécessité d'incarnation est une hypothèse crédible pour les décennies futures. J'attends avec impatience de voir la forme définitive de Vanishing Walks.

Juin

Dans le cadre du festival de Marseille, le collectif Rimini Protokoll présente avec 100 amateurs sur scène le spectacle 100% Marseille.

Cette pièce est un format, décliné depuis plusieurs années dans différentes villes comme Berlin, Paris ou Melbourne. La nomenclature reste la même : 100% + [NOM DE LA VILLE]




A partir d'entretiens et grâce à un formidable travail préparatoire avec les amateurs, le collectif présente sur scène les 100 personnes représentatives de la population locale. Pendant les 100 minutes de spectacle, un seul mot d'ordre : en réponse à une question, déclarer "Moi" ou "Pas moi". C'est simple, binaire, et à partir de là Rimini Protokoll ouvre le champ à d'infinies représentations graphiques qui font pâlir d'envie la datavisualisation.



D'abord on s'engage par le chemin balisé des statistiques (âge, origine, etc.) puis on s'avance vers des questions insignifiantes ("Qui aime le chocolat ?"), gênantes ("Qui a déjà trompé son conjoint ?") ou jamais posées ("Qui a déjà fait de la prison ?"). 

A chaque question son dispositif, ou presque. Une caméra, placée au-dessus de la scène, filme en plongée les acteurs vu du ciel. Mon moment préféré : lorsque, troublés par des questions gênantes, le groupe des 100 demande à éteindre la lumière pour voter ensuite avec des lampes torches (1 point lumineux = 1 voix).



100% Marseille est une machine qui roule : les questions sont lues par les protagonistes sur scène, grâce au prompteur. Quelques moments d'improvisation nous laissent respirer un peu, puis on repart dans la cavalcade.

Novembre

Déjà présenté lors de la saison 2016-2017, j'ai eu l'occasion de voir Artefact de Joris Mathieu en fin d'année, au TNG (Théâtre Nouvelle Génération - CDN Lyon).

Là encore, pas d'acteurs sur scène. Mais cette fois, pas d'amateurs non plus. Divisé en trois groupes égaux, le public (nous) est installé en trois pôles, casque audio vissé sur la tête, face à une ou plusieurs machines en activité.

À mi-chemin entre installation et performance, Artefact [...] trouble notre perception du réel en interrogeant notre relation aux objets.




Imaginez une pièce de théâtre qui, pendant près d'une heure, n'utilise que la voix de synthèse... Pour moi, Artefact interroge moins notre relation aux objets que notre rapport à la langue. Des interactions, il n'y en a aucune : aucune chance de modifier le dispositif, ni aucun désir d'implication du public. Nous ne sommes que des témoins au rôle ambigu, pas vraiment pris à parti ni interdits de mouvement - seuls les médiateurs (humains) nous surveillent du coin de l'oeil.

J'aurais du mal à résumer Artefact dans le texte car il est rapidement devenu pour moi un brouhaha de synthèse qui sortait d'un casque ôté de mes oreilles pour écouter le souffle des machines. Les références ou citations de Shakespeare et Becket ont été le coup de grâce - quitte à renouveler le théâtre par le biais des machines, pourquoi rejouer des scènes vidées de leur substance ?

Au bout du compte, il ne restait qu'une armée de robots figés dans une direction (le public) sur un plateau inhabité mais inconfortable.

Décembre

Dans le cadre du festival Nuage Numérique aux Subsistances, Arkadi Zaides a présenté TALOS, une performance visant à revisiter la chorégraphie et le mouvement au prisme des frontières. Résultat : plus aucun mouvement dansé mais une forme de "conférence" inspirée de modèles commerciaux comme la keynote - terme ambivalent puisqu'il désigne à la fois un logiciel édité par Apple et un format de présentation de produit érigé en événement mondial.

Dans TALOS, l'interprète ne sera pas Arkadi lui-même mais Lara Barsacq. Durant les 50 minutes de représentation, elle va lire son texte sur des prompteurs disposés à la fois sur scène, face au public, et dans les gradins. On voit un prompteur sur l'image ci-dessous :


Cette lecture à vue provoque un sentiment étrange. D'abord une double, voire triple ou quadruple lecture, puisqu'on va, dans l'ordre :
  • lire le prompteur
  • entendre Lara Barsacq lire le prompteur
  • associer le texte aux images projetées sur l'écran
  • éventuellement vérifier que Lara Barsacq a correctement lu son texte.
La comédienne est ici mise en difficulté : tributaire de la vitesse de défilement des écrans, soumise à la vérification silencieuse du public. Que reste-t-il du langage ? Quelques points noirs et bleus sur l'écran qui s'agglutinent de part et d'autre d'une ligne en pointillés rouge.



Lors des trois représentations de TALOS aux Subsistances, un invité, différent chaque soir, apportait un éclairage sur le sujet de la pièce - à savoir la surveillance par drones aux frontières.

Le premier soir, c'est Katherine Evans qui a pris la parole. Philosophe en éthique de l'intelligence artificielle, elle travaille pour VEDECOM sur les comportements de véhicules autonomes. J'ai été très sensible à la manière dont Katherine Evans a pris le temps de revenir sur les termes qui étaient en jeu ce soir-là : l'autonomie et l'hétéronomie.

L'hétéronomie est le fait qu'un être vive selon des règles qui lui sont imposées, selon une "loi" subie. L'hétéronomie est l'inverse de l'autonomie, où un être vit et interagit avec le reste du monde selon sa nature propre.

En soulignant l'importance de parler d'hétéronomie au sujet d'une machine, quelle qu'elle soit, Katherine Evans, anglophone, faisait défiler de petites fiches de notes traduites en français pour que son discours soit fluide.

Février (prochain)

Le dernier exemple n'est pas encore visible, il a éclos une semaine de décembre au labo NRV, avant de revenir en février 2018. Il s'agit d'une recherche en réalité virtuelle (VR) par Annie Abrahams : Qu(o)i <=> agence <=> Quand
 
Point de départ : Où sommes-nous dans un espace VR ? Dans ce qu’on appelle Le Third Space ?, ou dans l’espace liminal ?, et est-ce important de savoir où on se trouve ?
 
Annie Abrahams est une artiste "web" dont la forme d'expression privilégiée est la performance. Rendue curieuse par la réalité virtuelle et travaillant sur les rapports de présence / absence à l'autre à travers les outils numériques, elle explore le champ de la VR lors d'une résidence artistique.
 
 
 

Très vite, elle annonce le souhait de rencontrer des acteurs professionnels de la VR et d'enregistrer leurs discussions - c'est-à-dire entendre des gens parler de la réalité virtuelle. En parallèle, elle teste divers dispositifs et scénarios sur HTC Vive : par exemple évoluer dans un univers modifié en temps réel par un administrateur ou bien porter une personne équipée du casque de VR pour qu'elle se retrouve la tête en bas.



Rien n'est encore figé : Annie reviendra en résidence d'ici quelques semaines. Toutefois une volonté émane, celle de faire de la voix, du retour d'expérience en direct, du témoignage un ingrédient principal du projet. Un petit détour par son Reading Club permet de saisir quelques éléments de son travail.

Un chantier de Qu(o)i <=> agence <=> Quand, ouvert au public, aura lieu jeudi 8 février 2018 à 19h30 aux Subsistances - inscriptions recommandées !

Bonne année !

Le langage est la capacité d'exprimer une pensée et de communiquer au moyen d'un système de signes doté d'une sémantique, et le plus souvent d'une syntaxe

Au travers de ces exemples très personnels, empruntés à mon quotidien et aux spectacles que j'ai l'occasion de voir, il me semble que la langue sur scène est en train de muter vers des artifices, des dispositifs, des intermédiaires qui constituent un nouveau mode de langage :
  • des interfaces / supports visuels
  • de nouveaux locuteurs (public / amateurs / machines)
En somme, un langage qui évolue :

En interactions
En références
En codes

Tout cela alimente une richesse qui va bien au-delà des 6 catégories de sentiments / emojis choisis par la TV pour classer ses programmes. On parle bien ici de langage - c'est-à-dire l'expression d'une pensée et non d'une simple émotion. 
 

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L'intégralité du texte est à lire sur Wikisource.

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