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Constituer un collectif

Nos découvertes et nos apprentissages sont de plus en plus guidés par des parcours sur-mesure et des recommandations personnalisées : parcours scolaire, écoute musicale, programme sportif, rencontres amoureuses, achats en ligne... Dans ce contexte, à quelles conditions pouvons-nous encore faire émerger un esprit collectif et l'entretenir ? 

Boxing gym, F. Wiseman

Rien ne va plus

Dans son article La pédagogie et le numérique : des outils pour trancher ? (extrait de l'ouvrage L’école, le numérique et la société qui vient, 2012), Philippe Meirieu fait le constat d'une dérive comportementale chez les élèves d'aujourd'hui, qui découlerait d'une dérive structurelle plus profonde de l'institution École : 

En quelques années, nous sommes passés d’une logique institutionnelle stabilisée, avec des places définies dans une architecture physique et symbolique acceptée par tous, à une « logique de service » où chacun vient, au gré de ses humeurs et de ses demandes, profiter de l’offre scolaire en esquivant la moindre contrainte. 

Et d'oser la comparaison avec un lieu culturel hautement institutionnalisé, le théâtre : 

On allait à l’École, jadis, comme on entrait dans un théâtre, en passant par un sas qui marquait une rupture, en obéissant à des règles du jeu indiscutables et indiscutées, en participant ensemble à une cérémonie collective que nul ne pouvait interrompre de sa propre initiative. [...] Entre l’espace théâtral et la salle de séjour, rien de commun : d’un côté une institution – au moins métaphoriquement – qui fait tenir les humains ensemble, autour d’une activité qu’ils partagent. D’un autre côté, un espace où chacun vient se servir sans que rien ne structure – n’institue – un collectif.
On aura compris que la salle de séjour fait référence à la salle de classe d'aujourd'hui, dans laquelle les élèves entrent et sortent à leur gré, se "branchent" aux contenus à leur guise et décrochent comme ils pourraient contempler d'un œil vide l'écran de télévision.

Entrer dans le sas

Quand Ph. Meirieu parle de "sas", me vient à l'esprit l'image d'une salle de gym et plus particulièrement celle qu'a observée Frederik Wiseman dans son documentaire Boxing gym (qu'on peut visionner en intégralité sur Youtube).

Lorsqu'on entre dans la salle commune, un ensemble de règles s'applique à différents niveaux : utilisation du matériel, gestion du temps (entre échauffement, musculation, shadow - s'exercer seul -, répétition de gestes techniques, combat libre, étirement), moments de vie dans le groupe (accompagnement de son partenaire, mimétisme, entraînement individuel).

espace libre mais structuré
échauffement ensemble
exercice technique ensemble
L'esprit collectif n'empêche jamais l'individu de gérer son propre apprentissage et sa progression : en cela, la boxe mise sur une véritable pédagogie différenciée, où chacun va à son rythme mais toujours au sein d'un groupe.

shadow boxing : seul face au vide
En boxe, on ne souhaite rien de négatif à son partenaire. C'est surtout soi-même qu'on vise à faire progresser et pour y arriver, on a besoin de l'autre qui nous renvoie les coups, qui esquive, qui feinte, qui soit en pleine forme. C'est un challenger

En outre, pas d'esprit de compétition mal placé : en combat ce sera toujours un contre un (moi contre l'autre). Chacun trouve sa place, pas besoin de la chercher.

s'occuper de l'autre
faire progresser son partenaire
Dans la boxe, c'est bien un service en libre accès qu'on vient chercher, mais dans un environnement collectif qui nous rend meilleur (dans le sens où nous sommes quelque chose de plus grand que nous-même).

Progression individuelle, émulation collective

Retour à l'école : c'est la même articulation entre individuel et collectif qui rayonne dans le jeu de calcul mental Mathador, conçu par Eric Trouillot et développé par le réseau Canopé.


Ce jeu-dispositif propose plusieurs modalités, tant sur les règles de jeu que dans les supports utilisés : jeu de plateau, de cartes, sur tablette ou sur ordinateur, en solo ou à plusieurs. 

Dans les mois à venir, l'équipe de Canopé Besançon s'engage sur un nouveau développement en tant que lauréat de l'appel à projets e-FRAN (Territoires éducatifs d'innovation numérique) : 
Organiser la collecte, l'analyse et l'exploitation de données d'apprentissage dans l'activité de calcul mental avec l'utilisation en primaire et au collège de l'application en réseau Mathador afin de créer des propositions de parcours individualisés dans les apprentissages numériques. 
En d'autres termes, c'est mettre l'analyse algorithmique au service d'une progression individualisée pour l'élève, sans pour autant l'isoler de l'environnement de jeu Mathador.

L'équivalent de la salle de gym dans Mathador, c'est le concours. Il met en interaction des dizaines de classe, par niveau, pendant un temps défini. Il suffit de taper #mathador sur Twitter pour mesurer l'engouement suscité par le jeu.








La compétence collective

Shadow pour la boxe, coup pour Mathador... Certains mots spécifiques sont venus naturellement se glisser dans les paragraphes ci-dessus. C'est que le langage partagé fait partie des attributs qui caractérisent une compétence collective.

Voici la liste des six attributs définie par Cécile Dejoux dans son ouvrage Gestion des compétences et GPEC (2013) :

  • une représentation commune 
  • un référentiel commun
  • un langage partagé
  • une mémoire collective
  • un engagement
  • un but à atteindre

La compétence collective représente la compétence "que possède une équipe". Dans son ouvrage, Cécile Dejoux parle d'équipe professionnelle, dans le cadre d'une entreprise. J'y vois également le sens d'une équipe sportive. En outre, ce n'est peut-être pas la force d'une institution (école ou théâtre - tous deux symboles d'une autorité frontale, autocratique) qui manquerait aux élèves qu'observe Ph. Meirieu, mais plutôt le manque d'une culture commune (la constitution d'une équipe) et son application au quotidien.

Retour sur le terrain

Entre sport et apprentissage, c'est l'amour fou, comme en témoigne cet article du TIME qui nous montre les effets positifs de l'exercice physique sur les neurones de notre cerveau.

Anecdote rigolote : aux Jeux Olympiques de 1924, des concours d'art étaient organisés en marge des épreuves sportives dans des disciplines telles que la littérature, la sculpture, la peinture, l'architecture et la musique. A quand l'introduction aux JO d'une épreuve Mathador ? 

Et si les organisations sportives avaient mis en application depuis bien longtemps et avec succès les principes promus par les sciences de l'éducation ? 


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