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Savoir et pouvoir { éditorialiser }

"Publier des contenus, oui, mais il faut surtout les éditorialiser !"

Qui n'a pas déjà entendu cette injonction laissant transparaître tout autant l'ambition de publication que la saturation d'un numérique insignifiant, redondant, obèse ? Mais au fait, qu'est-ce que c'est, l'éditorialisation ? 



Recherches fraîches


Le terme éditorialisation est utilisé depuis 2007 seulement, par Bruno Bachimont, directeur de la recherche à l'Université de Compiègne où il enseigne notamment la philosophie numérique.

Il définit l'éditorialisation comme :
le processus consistant à enrôler des ressources pour les intégrer dans une nouvelle publication.
 autrement dit, une réadaptation à l'environnement numérique de contenus pré-existants.

En somme, c'est notre rapport au savoir qui se joue : le processus d'éditorialisation est ouvert, au contraire d'une chaîne d'édition traditionnelle. Une fois mises en ligne, les informations transférées sont offertes à une communauté d'utilisateurs qui sont en droit de les diffuser, de les disséminer, de les fragmenter, de les déformer.

Pour aller plus loin, lire l'excellent article de Marcello Vitali-Rosati sur l'état de la recherche

Contre la neutralité

La curation de contenus n'est pas de l'éditorialisation. Ou du moins le deviendra-elle si le curateur structure les contenus choisis, en fonction de critères exprimés et expliqués, afin d'apporter une vraie valeur ajoutée au sujet traité.

L'éditorialisation commence là où la curation de contenus s'arrête.
Autrement dit, lorsque le curateur devient producteur.

Incitation

Typologie subjective

A partir des critères énoncés par Bruno Bachimont, je distingue plusieurs types de contenus éditorialisés - ou édités.

Soit quatre études de cas mesurés par trois critères : l'existence préalable de la ressource, l'enrichissement et la circulation dans l'espace numérique.

  • la visite de musée

ressource pré-existante : 5
enrichissement : 1
circulation : 3

Depuis que les musées autorisent de plus en plus facilement la prise de photos dans leurs espaces de collections, l'apparition d'objets bourgeonne sur les réseaux sociaux. 

L'enrichissement est plus ou moins marqué. Il peut même être nul, sauf à considérer que la sélection des objets en elle-même est déjà un apport personnel. Cette forme d'éditorialisation s'apparenterait alors à l'éditorial, terme qui désigne en journalisme un article reflétant la position ou le point de vue de la rédaction.


exclamatif

descriptif

sobre

dérivatif

thématisé

décalé

  • les playlists de la mixroom


ressource pré-existante : 3
enrichissement : 4
circulation : 5

La mixroom, qu'est-ce que c'est ? J'en ai parlé ici : http://cbl-work.blogspot.fr/2015/11/dix-musees-sur-lechelle-de-richter.html

A partir d'un déroulé d'événement connu et de thématiques suggérées, les contributeurs et producteurs de vidéo ont eu toute latitude pour mettre en scène leurs sujets, donc s'impliquer personnellement dans un choix artistique et enrichir un format.

En terme de circulation, les pastilles mixroom ont un fort potentiel. Elles sont réutilisables telles quelles dans d'autres contextes comme par exemple ce blog dédié à l'appel à candidatures des musées pour l'année à venir. Cette réutilisation , ce rebond sont rendus possibles grâce à l'indexation mise en place dès le début du processus. En effet, le terme indexation désigne le fait de faciliter le repérage et la consultation d'un document.



  • les capsules d'1D touch

ressource pré-existante : 4
enrichissement : 2
circulation : 4

Prenez des labels indépendants, mettez-les à disposition d'une clientèle de bibliothèques, de structures culturelles, de centre de loisirs, etc. Que manque-t-il ? Une touche personnelle, un moyen de se repérer dans le catalogue de titres, un accompagnement pour choisir une musique que l'on aimera. 

C'est ainsi qu'intervient la notion de capsule développée par la plateforme 1D touch. Regroupant des albums, des titres, des articles, des interviews, bref des objets pré-existants (mais re-mis en forme), la capsule est une recommandation thématisée ou géolocalisée. Elle vise la dissémination : chaque utilisateur peut créer sa / ses capsule(s) et les partager.

Ce format se rapproche donc d'une prescription, c'est-à-dire une manière d'influencer le comportement ou la décision d'une autre personne. Ici, on me persuade d'écouter une musique plutôt qu'une autre.


  • l'application Great Big Story

ressource pré-existante : 1
enrichissement : 0
circulation : 2

D'abord découverte sur mon Smartphone, Great Big Story me propose chaque jour plusieurs vidéos qui relatent des sujets absents des grands médias : des petites histoires, des parcours de vie, des portraits en marge. 

Je ne peux pas interagir sur les contenus, sauf à en faire la promotion sur mes réseaux sociaux. L'enrichissement, de mon côté, est donc inexistant. Quant à celui des storytellers, il est balisé sur un ton plus ou moins uniforme qui rend ces vidéos reconnaissables. 

En fait, c'est de l'édition : publication et diffusion d'une oeuvre artistique.

playlists



Déclinaisons

Qu'en est-il de l'éditorialisation automatisée ? Celle des algorithmes qui :
façonnent par défaut (si ce n'est par autorité) notre monde informationel et la mise en signification du monde.
C'est bien d'autorité que l'on parle ici. A la racine du mot, l'édit est avant tout :
un règlement [...] un acte législatif émanent généralement du souverain.

Editer, éditorialiser, c'est donc maintenir une forme de pouvoir. Et si, aujourd'hui, le plagiat d'un contenu n'est plus répréhensible comme tel mais au contraire souvent encouragé vers une diffusion massive, c'est toujours de la part des puissants, qu'ils soient des éditeurs, des institutions ou des stars.


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