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Le musée comme à la maison

A force de loucher sur les codes sociaux du web 2.0, le musée n'aurait-il pas absorbé cette culture de l'individualisme, ce culte de la personnalisation, au point d'en faire ressurgir les caractéristiques dans certaines scénographies ? Plusieurs expositions et dispositifs me mettent la puce à l'oreille...

Jacqueline Delubac, yo !

Miroir magique au mur

Déjà aux Archives Municipales, l'exposition temporaire Lyon l'italienne m'apporte les premiers éléments de l'enquête sur un musée social en devenir : deux siècles d'immigration y sont traités à hauteur d'homme et de femme. Des individus, des familles, des regroupements d'Italiens, venus travailler dans la région, puis établis, enfin intégrés.

L'histoire collective s'écrit d'abord à la première personne, du singulier ou du pluriel : lettres manuscrites, pièces d'identité, photos de couple et repas de famille. Pour le visiteur, l'identification est simple, évidente, empathique.

Couverture du livre "Lyon à l'italienne" de Jean-Luc de Ochandiano (détail)
© Editions Lieux-Dits

On touche au deuxième niveau avec l'exposition Jacqueline Delubac, le choix de la modernité au Musée des Beaux Arts de Lyon.

Le propos : faire le portrait d'une femme qui légua au musée plus d'une trentaine d’œuvres majeures. 
Le moyen : reconstituer un parcours de visite en forme d'appartement(s), où se côtoyaient vie quotidienne de collectionneurs et morceaux de bravoure artistiques.

Vous serez invité(e) à découvrir l’univers exceptionnel de Jacqueline Delubac en parcourant des espaces qui évoquent la distribution de son appartement. - Descriptif de l'exposition sur le site du MBA de Lyon

Tapisserie, lampe, bocal... Vous sentez-vous comme à la maison ?
En somme : placer le visiteur dans la peau de cette femme remarquable et remarquée du Paris mondain. Quelques robes de haute couture et articles people aident à la projection.

Ne vous inquiétez pas, on retrouve ses repères muséaux dans un espace d'exposition rassurant, avec des toiles au mur et des sculptures bien mises en valeur.


Le plus intéressant est, semble-t-il, presque protégé du regard : il s'agit de cartels avec vues photographiques. Ils nous indiquent, pour chaque œuvre, où celle-ci se trouvait exposée dans l'agencement de l'appartement parisien.

Bacon toise les invités lors du dîner, Rodin accompagne la création sur un coin de bureau, Degas se laisse contempler au salon...

Cartels illustrés
Voir l'image : Intérieur de Jacqueline Delubac, vue du Salon rouge, photographie couleur, Collection particulière. (c) DR

La force du Wiki

Peut-on comparer cette exposition à d'autres initiatives, comme celle du site web andrebreton.fr ? Ce lieu est en quelque sorte une salle numérique non géolocalisée - pour paraphraser Monique Simard au sujet du site de visionnage onf.ca - où l'on vient chiner dans les affaires d'André Breton.

L'atelier de la rue Fontaine

Je peux cliquer sur un objet en surbrillance

En réalité, le lieu est géolocalisé : il s'agit de l'atelier de Breton, situé au 42 rue Fontaine. L'association qui développe ce site web en appelle aux internautes pour enrichir la base de données de 10.000 objets, incitant à respecter la disposition originelle de l'atelier.

Nous veillons à respecter le rangement tel qu'il était rue Fontaine. - Lit-on sur la page "Offrir le surréalisme au monde"


Affichage de la fiche numérique de l'objet
Avec ses données

Enjeu collaboratif, jeux de data... L'indexation respecte donc le joyeux foutoir d'une personne disparue. Patrimoine à préserver ou bien conservatisme réducteur ?

Les nouveaux héros

Allons plus loin : nous avons identifié nos idoles, dont nous avons appris qu'ils sont, comme nous, des personnes réelles avec des rêves, des désirs, des goûts. Nous avons les données et les contenus scientifiquement valides. Ne manquent que les espaces.

Google s'empresse de répondre à notre demande avec les Galeries d'utilisateurs de Google Art Project. Après avoir navigué jusqu'à plus soif entre collections, artistes et œuvres, éditorialisons notre sélection - ou consultons des parcours existants.

Cherchons des galeries en lien avec André Breton

Un exemple de galerie multimédia (images, vidéos, textes)

Ce modèle de scrolling horizontal se propage déjà dans des initiatives institutionnelles : par exemple l'exposition interactive sur Matisse, intitulée A Walk Through the Gallery, offerte par le MoMa sur le site du New York Times.

A wall-to-wall experience


Recharger les piles

Certaines applications, comme ArtStack, affichent bien volontiers un rapport à l'art sur le modèle du réseau social. En collectant vos œuvres préférées, en prenant des photos souvenirs, en les partageant avec vos contacts, vous participez à votre profilage.

Capture d'écran de l'application ArtStack
Vous pouvez toutefois être actif sans gérer de données numériques : le musée des Confluences vous invite parfois à aborder des objets par îlots.

Regrouper, comparer, trier - un premier système de filtres est mis en place par le scénographe du musée. Libre au visiteur d'en établir une indexation plus fine, plus personnelle, aidé en cela par des connexions facilitées.

(c) Tuxboard.com

Voir d'autres images du Musée des Confluences sur le site de Tuxboard : http://www.tuxboard.com/musee-des-confluences-lyon/


Ce nouveau format déambulatoire discrédite-t-il d'autres travaux plus classiques dans leur approche ? Comme ces parcours thématiques mis en ligne pour les enseignants, où nous saluons au passage l'un des tableaux de Picasso cédé par Jacqueline Delubac au musée... Et la boucle est bouclée.

Le musée est mort, vive le musée

Si la disparition du musée est annoncée, comme dans cet article de Laurent Gervereau sur La Tribune de l'Art, si les collections disparaissent au profit de performances architecturales, si le fond et l'ambition culturelle s'effacent devant la forme d'un contenant, n'est-ce pas dans l'attente naïve d'un discours écrit par le public ?

Un public qui saurait évaluer, expertiser, classifier, répertorier, documenter, mettre en scène, prendre du recul, raconter, faire la médiation et le community management.

Un public qui serait spécialiste, tout en conservant un regard candide. 

Ce public existe-t-il ?





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