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Intellectualiser l'émotion, puis la raconter

L'expérience de lecture que proposent Les Cahiers du Cinéma dans leur numéro 700 est-elle transposable au musée ? Comment partager une émotion ? 

Réflexions liées au projet PEOPLE MAKE MUSEUM



L'émotion est universelle

Dans leur numéro 700 (mai 2014), Les Cahiers du Cinéma explorent une collecte de témoignages orientés vers une émotion de cinéma. Ils appellent également à la participation de leur lectorat, par mails interposés.



Que retenir de cette démarche ? Parmi les dizaines de témoignages mis bout à bout (avec une logique de thématique, de référence, de gamme d'émotion...), tous ne se valent pas. Certains réalisateurs se contentent d'un croquis acquitté à la va-vite, d'autres méditent sur des vers sibyllins. Ceux qui, en revanche, se prêtent au jeu, partagent un vrai moment d'émotion.



L'émotion s'explique

L'architecture des témoignages réussis est la suivante :
  1. description de l'émotion ressentie (effet de teasing
  2. contexte (nom du film, du réalisateur, de la salle de cinéma, âge du protagoniste...)
  3. description du moment marquant - ici c'est particulièrement intéressant : c'est la description de l'extrait choisi par le narrateur, c'est un point de vue, c'est un regard forcément subjectif
  4. pistes et tentatives d'explication de l'émotion ressentie
Si le quatrième point étaye un argumentaire convainquant, le témoignage est savoureux. 

Il ne suffit pas de dire qu'une œuvre, qu'un moment, qu'un personnage a été marquant. Nous ne sommes pas dans la tête du narrateur, nous ne pouvons pas comprendre pourquoi il a ressenti cette émotion, à ce moment-là de sa vie, et pourquoi, des années plus tard, il s'en rappelle en un flash.

En revanche, quand il nous explique ce que cette image évoque chez lui, des perspectives inconsidérées s'ouvrent à nous, et nous sommes dans l'empathie.




Lexique de l'émotion

Comment devenir un bon narrateur ? 

Tout d'abord : savoir décrire une image, avec des termes précis de cadrage, de direction d'acteur, de mouvements de caméra, bref maîtriser une terminologie adaptée à l'objet de son discours.

Ensuite : reconnaître l'écho de cette image dans sa vie et la relier à une réflexion personnelle, à un vécu, à une expérience qui nous est propre.

Enfin : reformuler l'émotion, autrement dit l'intellectualiser et la transformer en quelque chose d'autre, plus fertile que le souvenir des larmes coulant sur des joues dans les salles obscures.




L'émotion intemporelle

L'une des conditions préalables à la transposition au musée est celle de pouvoir raconter l'objet, comme les réalisateurs racontent une image. Ce n'est pas facile car notre éducation à l'image est plutôt limitée, malgré le champ lexical particulièrement riche de la langue française. 
Essayons avec un exemple personnel. Je me suis soumise à l'exercice. "Raconte-moi un moment d'émotion vécu avec une œuvre."
Ce serait ma rencontre avec la statuette de Thor, au musée national d'Islande
En arrivant au début de l'exposition, je tombe sur une vitrine mise en valeur. Au centre : une toute petite statuette que je reconnais immédiatement. Je l'ai vue de nombreuses fois en couverture de magazines d'art, sur le web, etc. [...] La statuette représente Thor avec son marteau ou bien le Christ, on ne sait pas trop. Et que dire de son chapeau pointu ?
Pour que ce témoignage devienne intéressant, il faut aller plus loin, mais de prime abord je ne parviens ni à expliquer pourquoi cet objet m'a marquée, ni ce qu'il touche en moi, ni la manière dont cette émotion pourrait se reproduire.
De fait, elle s'est reproduite.



L'émotion reproduite

C'est en visitant le musée africain de Lyon que j'ai compris d'où était née ma passion pour le petit bonhomme islandais. L'exposition Vodou me met sur la piste. 

Le sens du mot Vodou reste incertain. Il pourrait venir des mots vo (invisible) et dou (le monde).

Les objets Vodou servent d'intermédiaire entre le monde visible des vivants et le monde invisible des esprits. Ils acquièrent ce pouvoir au travers de rites tels que le sacrifice, la prière, la divination... 

En somme, cette culture Vodou me rappelle à ma propre éducation catholique avec son lot de rites - qui représentent encore pour moi un esprit de communauté que je ne ressens pas dans une manifestation politique, dans un spectacle culturel, dans un groupe de discussion. Cette communion d'êtres humains qui partagent quelque chose, je la ressens par le biais des rituels, c'est-à-dire des gestes répétés qui tirent leur signification d'une acception commune.

Au cours de ma visite, je suis particulièrement intéressée par la figure de Legba. Gardien de la maisonnée et des lieux publics, cet esprit n'a pas vraiment sa place dans l'arbre de famille divin. Il peut se montrer tour à tour malicieux, voire méchant, ou médiateur. Un caractère complexe que je rapproche aussitôt de celui de Mercure (ou Hermès, le messager des Dieux dans la mythologie greco-romaine) et de Loki, dans le panthéon nordique (la parenté phonétique entre Legba et Loki me plait d'ailleurs beaucoup).


 © Legba / © Musée Africain

Retrouver l'émotion 

De Vodou en Legba, on se rapproche : je suis attirée par l'étrange familiarité de ces rites qui, inconnus de moi, font pourtant écho à une culture de mon passé.

Un dernier cartel finit de me convaincre : il s'agit d'une statuaire lagunaire dont 
nous ne connaissons rien de l'usage [...] car le prophète africain Harris a fait brûler les objets rituels avant 1915.
Pourtant, ces objets sont exposés ici, et on me précise qu'ils sont de haute qualité.

Je comprends enfin ce qui m'a plu dans la statuette de Thor, si loin en apparence des rituels Vodou africains. C'est l'ambiguïté de cet objet. On ne sait pas s'il s'agit de Thor avec son marteau ou du Christ avec sa croix. On ne connaît pas l'intention de son auteur. On ne sait pas comment était utilisé cet objet, quelle valeur il possédait véritablement, s'il était considéré comme un chef-d'œuvre ou comme un raté. On ne connaît que sa qualité esthétique.

C'est-à-dire que, au-delà de l'intérêt religieux et culturel que le musée lui reconnaît - ou lui attribue ? - on pourrait tout à fait imaginer une autre signification. Le champ des possibles est ouvert. Ce petit bonhomme pourrait-il être la représentation d'un guerrier du village tombé au combat ? N'a-t-il pas inspiré Goya en dévorant un enfant ? 




L'émotion amplifiée

Les spécialistes de l'art islandais me contrediront, en vertu de leur science et de leurs études ethnologiques. Soit. Moi j'ai compris pourquoi je suis restée littéralement scotchée à cette vitrine : l'objet prend sens pour le public qui y projette ses propres rituels (culture nordique, chrétienne, autre...) et l'incertitude de son origine en fait pour nous la clé, l'intermédiaire vers un imaginaire rituel à la fois inconnu et familier.

J'aime ces objets qu'on ne peut pas contenir dans un cartel, qui explosent de signification, qui, dans le même temps, donnent sens à une multitude de codes contradictoires, qui s'enrichissent de cette contradiction, ceux qui servent de lieu de projection, ceux qui sont si petits qu'on pourrait passer à côté sans les voir, et si gigantesques qu'on ne peut pas les oublier.

J'espère que PEOPLE MAKE MUSEUM saura retranscrire ces moments d'émotion. À nous, à présent, de trouver comment. Work in progress...

Commentaires

  1. Maintenant que les commentaires sont ouverts (merci d'avoir fait la modif, d'ailleurs), je peux partager ici les réactions qui me sont venues à la lecture de ton billet.
    La position que tu défends est très intéressante d'un point de vue médiation. Elle est très intéressante parce qu'elle tranche drastiquement avec le discours que je crois ambiant et qui consiste à croire que la médiation est affaire de contenu, justement et dont le public doit ressorti informé sinon instruit. Cette démarche cherche à rendre digeste le discours du spécialiste. On va même jusqu'à penser que le numérique, parce qu'il est ludique et dans toutes les mains, rend plus accessibles ces contenus dont on se demande bien comment les transmettre (le musée est bien obligé de rester en partie fidèle aux principes qui l'ont fondé).
    Tu proposes toi de prendre le contre-pied en posant point de départ l'expérience sensible pour aboutir à une forme élaborée de ressenti, à l'intellectualisation de ses sensations, donc à un discours. Tu vas ainsi, il me semble, à contre-courant complet de la médiation traditionnelle des musées de Beaux-arts qui pensent sans doute que la discours et la connaissance facilitent l'accès à la sensation, à l'émotion. On commence par le discours, le cartel et les panneaux, on commence par guider, par accompagner, par donner à lire, par contextualiser et on espère sûrement qu'avec tous ces éléments, le lambda sera en mesure de ressentir. De comprendre en réalité. De savoir surtout.
    Je reste très interpelé quand tu dis qu'à la limite, les objets qui t'intéressent sont justement ceux dont on ne sait pas ce qu'ils sont, ce qu'ils font, d'où ils proviennent. En d'autres termes, peu importent le contexte de production, d'usage, d'acquisition, etc. J'ai l'impression qu'en définitive ce sont le motif et la forme qui t'importent, dans la mesure où, de façon consciente ou non, ils sont complémentaires de ta sensibilité, de tes répertoires personnels, de tes constellations mentales et sensibles.
    Si on poussait ce raisonnement jusqu'au bout - et de façon un peu extrême - : on s'affranchit du contenu dans les musées et facilitons plutôt la libre association, l'interprétation personnelle. Il n'y a ni vrai ni faux, il n'y a que des expériences personnelles. Et c'est là que ton point de vue est intéressant : il valorise l'expérience personnelle, celle, non prévisible, propre à chaque individu. Bien sûr que les nouvelles tendances de la médiation parlent d'expérience, d'expérimentation, de manipulation. Mais on propose souvent des expériences calibrées, dont les contours ont déjà été tracés et anticipés. Toi, tu parles d'une expérience personnelle, singulière, individuelle et à la limite contingente.
    Le contenu, on le trouve dans un bouquin, sur le web, dans une visite guidée ou un cours. Les contenus sont proposés par le musée d'ailleurs, et de façon traditionnelle : cartel, audioguide, etc. On en vient donc à une dissociation de deux métiers : celui de conservateur, qui est chargé notamment de la documentation de l'objet, de sa connaissance disons objective (même si...) et celui du médiateur. Si on transposait cette distinction dans le paradigme de l'écrit, on penserait peut-être alors à l'encyclopédie d'un côté (j'y ai fait mention plus haut) et à l'atelier d'écriture de l'autre. On saisit bien la différence.
    J'ai commenté au fil de ma pensée et je suis sans doute aussi partiel que partial, mais c'est que ton billet ne laisse pas indifférent et qu'il continue de (me) faire réfléchir. Merci !
    Et poursuivons la discussion.

    RépondreSupprimer
  2. Merci Guillaume pour avoir pris le temps de développer cette réflexion et pour l'avoir partagée ici. Effectivement j'ai l'impression que tu as bien saisi ce que je voulais faire passer dans cet article, et ce que j'aimerais creuser davantage dans des projets comme People Make Museum, à savoir : entrer par la forme, le motif...pour arriver au discours... pour mieux retourner à l'émotion. Peut-être un héritage chez moi de ma formation en cinéma expérimental ! Je trouve ta transposition dans le domaine de l'écrit particulièrement réussie, on saisit bien ce que cela implique et ce qui se laisse présager.

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